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L'introuvable banalité du sujet
[lundi 16 mars 2009 - 05:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Dernières nouvelles du moi
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
192 pages
Résumé : Un débat typique de la tradition analytique sur la question su sujet qui fait cependant surtout ressortir les limites d'une certaine philosophie.

La collection "Essais débat" des PUF propose un ouvrage extrêmement suggestif introduit par Jean-Cassien Billier, et qui met aux prises Vincent Descombes, récent auteur d'une somme critique sur la philosophie du sujet, Le Complément de sujet  et Charles Larmore, le philosophe britannique auquel on doit Les Pratiques du moi((Charles Larmore, Les Pratiques du moi, trad. franç. PUF, Paris, 2004).

La structure de l'ouvrage reflète bien la tradition scolastique dont la philosophie analytique contemporaine est à certains égards l'héritière. Charles Larmore commence par exposer ses conceptions, Vincent Descombes lui répond, et s'ensuit une série de réponses aux réponses, ainsi qu'une conclusion qui réfléchit sur l'ensemble du débat.

On ne saurait dire assez de bien de l'introduction de Jean-Cassien Billier. En une petite trentaine de pages il dresse un tableau remarquablement précis et exhaustif des discussions sur l'identité personnelle dans la philosophie contemporaine "analytique". La version "continentale" de ces débats sur le moi, le je, l'identité personnelle, est extrêmement loin d'avoir le raffinement logique et l'ingéniosité quasi délirante dans les hypothèses, ou plutôt dans les "expériences de pensée", dont se délectent des auteurs comme Derek Parfit, Robert Nozick, Bernard Williams, Stéphane Chauvier, et bien d'autres, dans la digne filiation de Locke. Le recours à la science-fiction la plus débridée est devenue pour ainsi dire une norme de ces discussions. Il s'agit en fait de vérifier jusqu'à quel point nous pouvons faire varier nos intuitions sur ce que nous désignons comme notre identité personnelle, la façon dont notre corps et notre esprit, ou encore notre esprit et notre cerveau vivent, meurent, où se transforment dans les circonstances les plus variées.

Quant au fond du débat entre Descombes et Larmore, il est simple. Le premier tient que la notion traditionnelle de sujet est un non-sens, qui nous empêche de construire une notion simple et modeste de l’agent, le second défend au contraire l'idée que cette notion conserve du sens, mais à la condition de la dépouiller complètement de tous les accessoires métaphysiques qui l’encombrent dans la philosophie traditionnelle. Larmore, ainsi, prend le contre-pied de la vision cartésienne classique selon laquelle le moi a un accès cognitif à lui-même (le cogito). Pour lui, "le rapport a nous-mêmes qui fait de chacun de nous le moi qu’il est, rapport que personne d'autre ne peut donc assumer à notre place, consiste en ce que nous nous engageons, dans tout ce qui fait partie de notre vie mentale, à suivre des raisons de pensée et d'action". Avec cette idée d'engagement, Larmore pense que le rapport que nous entretenons entre nous-même et ce que nous faisons, disons, ou pensons, est de nature pratique et normative. Mais justement, la même idée d'engagement force le moi à "s'aligner" sur des raisons qu'il juge valables. Il est donc bien loin d'être maître et souverain. Cette conception déflationniste de l'identité personnelle ne donne au moi pas plus que ce qui lui est nécessaire pour vivre au quotidien, et aucune des qualités métaphysiques que lui confère la tradition, comme un accès transparent à soi-même, une autorité ultime sur ses propres contenus, voire une certaine immatérialité liée à l'expérience consciente de la conscience. Toutes proportions gardées le moi de Larmore est un engagement de type existentialiste, davantage une "prise de position" et moins une connaissance directe.



Aux yeux de Vincent Descombes, semblable idée, toute déflationniste et anti-métaphysique qu'elle se revendique, c'est encore bien trop. Il sympathise avec Larmore dans la dénonciation du mythe kantien de l'autonomie. Il est tout simplement faux que les seules normes que je puisse raisonnablement suivre seraient uniquement celles dont je suis aussi l'auteur. Il suffit qu'elles soient raisonnables, et que rien d'autre que des raisons que je reconnais pour telles ne me fassent accomplir les actions que je juge devoir accomplir. Vincent Descombes résume à cette occasion de façon extrêmement concise et efficace l’argumentation labyrinthique du Complément de sujet.

Mais les choses se gâtent quand on pose une question qui, assurément, exige qu'on précise dans quelles circonstances exactes et à quelles fins on (se) la pose.

Cette question est tout simplement celle de savoir comment moi, je sais que je suis moi, ou encore, pourquoi et comment c'est à moi que j'applique le mot "moi" (en règle général, avec succès, comme je prie le lecteur d’en faire aussitôt l’expérience troublante).

En effet, dès qu'on pose cette question, il semble qu'on soit irrésistiblement entraîné dans une surenchère d'hypothèses explicatives qui débouchent inéluctablement sur des thèses métaphysiques, par exemple la thèse de "l'immunité contre l'erreur d'identification", qui serait un privilège épistémique attaché au seul mot "moi".

Vincent Descombes dit alors une chose surprenante. Il soutient qu' "à la première personne, la question du sujet n'a pas lieu d'être posée"((p.89)). En réalité nous nous engageons dans des questionnements inutiles et aporétiques parce que nous n'avons pas égard au contexte d'action ou encore d’expression de ses intentions ou de ses pensées, à l'intérieur duquel surgissent ces interrogations bizarres sur l'identité personnelle. Y aurions-nous davantage égard, nous verrions immédiatement que ces questions ne peuvent pas réellement se poser. Ce qui peut exister pour lui (est-ce bien lui, ou un autre ?) ne peut pas se poser pour moi (est-ce bien moi, ou un autre ?). On ne se plonge dans une perplexité inutile que quand on traite la première personne comme une troisième personne, quand on ne parle pas de soi, mais du Soi. Or, c’est à cela qu’excellent les métaphysiciens et autres fabricants d’entités abstraites impossibles (les philosophes idéalistes et phénoménologues, leurs critiques dans les sciences humaines ou la psychanalyse, ou plus récemment les neuroscientifiques, qui cherchent le lieu neuronal du moi). Il en ressort cependant, contre les généralisations de Larmore, qu'il y a autant de rapport à soi, normatifs ou pratiques, qu'il y a de manières d'être un agent impliqué dans le cours de son action. Plus précisément encore, il semble bien que la conception normativiste de Larmore étende une logique assurément présente dans certains actes, comme les jugements, à des états mentaux tout aussi subjectifs, mais qui n'en relèvent pas. Ainsi le sujet qui parle et qui dit je n'a pas à justifier que c'est bien lui qui parle, parce qu'il exprime ses propres intentions, ses propres pensées. Cette multiplicité d’usage du je et de rapports à soi est irréductible, elle est grammaticale, et, en ce sens, elle devrait nous conduire à écarter même "la" subjectivité non métaphysique de Larmore.

Dans sa réponse, Larmore met en cause les présupposés wittgensteiniens de Descombes. Très clairement, les prétentions thérapeutiques de Wittgenstein ne sont à ses yeux que des cures pour des maladies qui n'existent pas, et qui finissent par produire beaucoup plus de désordres philosophiques, et non philosophiques, que ce qu'elles prétendent régler. Ôtez donc toute cette "idéologie wittgensteinienne", cette volonté féroce d'expurger du langage des fautes de logique qui sont en fait les sous-produits d'une fausse théorie critique du sens et de la pratique, et l'on se retrouvera avec le langage ordinaire tel qu'il est en lui-même, dont il est manifeste, sans plus d'examen, qu'il fait place à une conception simple et non métaphysique du sujet —précisément celle de Larmore. Tout le reste n'est que clarification marginale…



Or, à mon avis, c'est davantage dans ce débat sur la pertinence de la critique wittgensteinienne des expressions du langage de tous les jours que réside l'intérêt véritable du débat. Comme dit en effet Descombes : "C'est à qui de nous deux aura le point de départ le plus minimaliste" . Car, à quoi opposer la métaphysique, l’abstraction, le scientisme (des sciences humaines ou des neurosciences), sinon à quelque chose qui apparaît de plus en plus introuvable à mesure que leurs arguments se déploient, et qui est le non métaphysique absolu, la banalité, le degré zéro de l'ordinaire langagier comme pratique. Ce dont Descombes ne veut même pas entendre parler, c'est qu'on puisse parler du Moi, et non de moi. Qu’on le lui accorde. L'écueil constant sur lequel se brise sa volonté d'éliminer les entités abstraites, forgées en traitant en troisième personne des mots liés à la première personne, c'est qu'il est très facile de fabriquer des énoncés doués de sens, que n'importe qui peut comprendre, et où les mots interdits figurent en toutes lettres, sans que personne en les prononçant ne s'effondre frappé au cerveau d’un dysfonctionnement mortel, ni victime d'une soudaine luxation de la glotte. Ce qu'on ne peut pas dire logiquement, ce qu’on ne devrait pas pouvoir dire, on ne cesse pourtant de le dire, et il semble bien que les autres en tirent des conséquences pratiques.

C'est à la toute fin du livre que Descombes et Larmore abattent leurs cartes. Leur ennemi, c'est cette conviction qu'il existe quelque chose comme un moi, un sujet, et que ce sont des objets dignes de dissolution, de réduction, ou de reconstruction sophistiquée, soit dans la direction des sciences humaines (Descombes pense évidemment au structuralisme et à la psychanalyse) soit dans la direction des sciences cognitives, qui cherchent à retrouver la bonne vieille conscience, ou le sujet non critiqué de la tradition philosophique, dans les neurones. Mais si, en fait, il n'y a pas de représentation réflexive du moi par le moi au sens de Descartes, si toute la mythologie idéaliste de l'autoposition du sujet par lui-même, n'est que des bruits verbaux totalement dépourvus de consistance conceptuelle et illogiques, ce que se proposent d'accomplir aussi bien les sciences humaines que les sciences cognitives, les unes pour le dissoudre, les autres pour le refonder scientifiquement, est purement et simplement une impasse.

Pour paraphraser Kant, le psychanalyste trait ici le bouc, et le neuroscientifique lui tend une passoire.

Le malheur, cependant, avec cette entreprise d'élimination du plus possible d'entités abstraites au nom du bon sens, du grain ordinaire du langage, de la banalité pratique, c'est qu'elle s'autorise secrètement une position de surplomb sur ce qui est véritablement "ordinaire", "banal", et "pratique", dont la légitimité est tout sauf établie. Tout dépend en effet jusqu'où on étend le contexte d'usage du vocabulaire litigieux du moi ou du sujet. S'il est acquis qu'on peut dépouiller la philosophie de Fichte ou de Hegel – pour choisir au hasard deux idéaliste du sujet – de tout son environnement esthétique, moral et politique, tenir pour quantité négligeable les expériences religieuses et spirituelles qui font du travail sur soi la tâche cardinale de l'existence (alors même que l'essentiel du temps vécu des individus lui est parfois consacré), et que l'on tient pour acquis d'avance (et non pas pour historiquement constitué) que certaines questions que le moi se pose sur lui-même relèvent de la pathologie mentale, alors il est trivial, il ne pose assurément aucune espèce de difficulté, de décréter que l'ordinaire, le banal, ou le pratique, commence de l'autre côté de ces phénomènes "déviants". Simplement, peut-on leur objecter, qui parle de "moi" ? Des gens ordinaires, réellement existants, qui ont écrit de la poésie romantique, qui sont luthériens, qui veulent substituer des systèmes de droit à d’autres en utilisant le vocabulaire révolutionnaire de la subjectivité, ou des philosophes qui idéalisent des types humains dans la tranquillité anhistorique de leur cabinet ? Larmore et Descombes partagent également la conviction qu'il ne peut pas exister de contradictions dans les choses, mais seulement dans les discours. Je veux bien ! Mais cette affirmation est un peu facile, quand c'est justement un principe de définition de la subjectivité romantique, et bien sûr de l'idéalisme allemand (cette lamentable erreur de grammaire), de poser qu'il n'existe justement qu'une seule chose qui soit en un certain sens contradictoire, et que c'est précisément le sujet ou le moi.



En réalité établir la banalité non métaphysique, non pathologique, non déviantes d'un usage du langage est une tâche qui ne peut pas être strictement conceptuelle ou logique. C'est un travail pour l'anthropologue, pour l'historien, une tâche empirique soumise à révision. Il est fort douteux, ainsi, que Wittgenstein soit enrôlé à bon droit dans cette entreprise, lui qui cherchait au contraire à étaler la variété des usages possibles de nos jeux de langage, au lieu d’en sanctionner certains au profit d’autres. Et je crains fort que le spectacle autoproclamé "rationaliste" et "critique" que donnent Larmore et Descombes n'indique finalement plus d’où ils parlent qu’il ne nous instruise réellement sur ce dont ils parlent. On ne se débarrasse pas ainsi du sujet, comme d'un sophisme ou d'une scorie gâchant la platitude du mond.
 

Pierre-Henri CASTEL
Titre du livre : Dernières nouvelles du moi
Auteur : Vincent Descombes, Charles Larmore
Éditeur : Presses universitaires de France (PUF)
Collection : Essais débats
Date de publication : 04/02/09
N° ISBN : 2130570917
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3 commentaires

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sergueï

17/06/16 23:43
Entièrement d'accord avec votre critique qui me semble pointer les limites de la philosophie analytique en général. Dans sa manière de rapporter l'époque des Foucault Deleuze et Derrida il simplifie considérablement de grandes œuvres dont on ne se débarrasse pas aussi facilement. Et le fait que la philosophie analytique soit devenue dominante dans les universités françaises n'est peut-être pas sans rapport avec la dépolitisation de celles-ci.
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LC

09/05/09 16:48
Je ne suis pas d'accord.
La position de V.Descombes n'est pas développée.
Le débat du livre porte sur le substantif "le moi".
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fichtounet

20/03/09 21:12
Superbe recension qui va à l'essentiel. L'auteur devrait écrire un livre sur cette nouvelle dictature du " l'ordinaire", ce "principe des principes", cet absolu subreptice de nos amis analytiques, à l'aune duquel ils entendent légiférer, limiter et in fine interdire de penser autre chose que ce qu'ils ont mis eux mêmes dans leur gros terme "d'ordinaire".
Bravo vraiment.

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