Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Le monde en un regard
[mercredi 11 mars 2009 - 19:00]
Philosophie
Couverture ouvrage
Sens et sensibilité. L'intentionalité en contexte
Jocelyn Benoist
Éditeur : Cerf
327 pages
Résumé : Un livre d'exercices de détermination de l'intentionnalité en contexte où l'on voit l'auteur suivre les traces de Merleau-Ponty.                                                                                      
Page  1  2  3  4 

Nul doute que la querelle entre une certaine philosophie dite "continentale" et une certaine philosophie dite "analytique" se soit définitivement éteinte ces dernières années, pour le plus grand soulagement de tous. Nul doute aussi que le mérite en revienne dans une très large mesure, en France, à Jacques Bouveresse, mais aussi à celles et ceux, innombrables, dont il a encouragé, inspiré et stimulé les travaux. Nul doute qu’un espace commun d’interlocution ait émergé depuis quelque temps déjà, où se croisent et se rencontrent philosophes, sociologues, linguistes et anthropologues de part et d’autre de l’Atlantique et de la Manche.

L’ouvrage que publie aujourd’hui Jocelyn Benoist sous le titre de Sens et sensibilité nous paraît de ce point de vue doublement exemplaire, à la fois par le témoignage qu’il apporte de la fécondité d’un tel croisement entre diverses traditions philosophiques, et par la façon si originale qu’a l’auteur d’orchestrer le dialogue, en veillant, pour ainsi dire, à mêler les voix les unes aux autres de sorte à mettre en valeur les différents timbres et tessitures, sans que jamais celles-ci puissent se confondre et se disperser en une cacophonie inaudible.

Ces allers et retours incessants d’une tradition à l’autre expliquent certainement que ses travaux aient pu suivre depuis quelques années un cheminement en lacets, le conduisant d’un bord à l’autre, s’éloignant d’autant plus de l’un qu’il se rapproche de l’autre et inversement – conformément, au reste, à l’une des plus fameuses consignes de Husserl selon laquelle la méthode phénoménologique doit toujours se mouvoir en zigzags. 
     
De la phénoménologie à la philosophie analytique, et retour

Après s’être fait connaître par une série de remarquables articles portant sur la phénoménologie husserlienne, dont un certain nombre ont depuis été recueillis en volume  , l’auteur s’est très tôt intéressé à cet autre courant philosophique majeur de la modernité qu’est la philosophie analytique. De là sans doute la décision de mettre au centre de son attention l’œuvre de Husserl la plus propice à une confrontation éclairante entre ces deux traditions – à savoir, les Recherches logiques publiées en 1900-01 –, non pas toutefois dans le but d’élaborer une synthèse pacifiante visant à faire rentrer à toute force l’intentionnalité dans le moule contraignant de l’analyse logique du discours (ou l’inverse), mais plutôt afin de mettre au jour le sol ou le socle commun de la phénoménologie, à l’état natif, et de la philosophie analytique dans ses problèmes fondamentaux.     

Titre du livre : Sens et sensibilité. L'intentionalité en contexte
Auteur : Jocelyn Benoist
Éditeur : Cerf
Collection : Passages
Date de publication : 11/03/09
N° ISBN : 978-26204-08789-6
Page  1  2  3  4 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

4 commentaires

Avatar

Maxime MEUNIER

02/07/10 03:30
La disputatio proposée par les deux commentaires d'Alvin et Kat Onoma est fort instructive. Son origine est assignable à la modalité par laquelle le premier commentaire d'Alvin est amorcé. La contestation est en fait sous déterminée, en ce que nous ne sommes pas en mesure de savoir si la ou les thèses contestées par Alvin sont celles effectivement développées par Jocelyn BENOIST dans son ouvrage, ou bien celles que le commentaire de Hicham-Stéphane AFEISSA laisse paraître. Ce point est tout à fait prégnant dans la réponse donnée par Alvin à "l'objection/commentaire" de Kat Onoma.
Or, les thèses majeurs du livre de J. BENOIST ne portent pas sur la question des différences d'objets ou de modalités d'exercice qui perduraient dans l'univers philosophique contemporain ; quel est l'intérêt, en ce sens, de chercher la distinction à outrance en convoquant des formes "caricaturales" de chaque côté d'un échiquier philosophique dont on a soigneusement délimité les contours a priori ? Certes BADIOU n'est pas OGIEN, je l'accorde aisément à notre ami Alvin, mais nous pouvons sans sourciller éviter à ces deux auteurs de prendre place dans l'univers de ce que Kat Onoma désigne comme des auteurs majeurs !
L'intérêt des commentaires ne peut se peser qu'à l'aune d'une lecture du texte, et ceux-là ne peuvent prendre prétexte d'un commentaire peu sûr, pour s'assurer d'un débat, fort intéressant au demeurant (mais fortement teinté de parti pris et d'intérêts personnels, j'en conviens avec Kat Onoma) mais qui ne fait pas partie de ceux que l'ouvrage de J. BENOIST soulève véritablement. Encore faut-il prendre le soin de le lire.
Alors, quid de "notre" temps, et de la valeur de l'auteur en question ici ? S'il faut considérer les trente dernières années, et circonscrire le monde francophone de la philosophie "professionnelle", force est quand même de constater, sans outrecuidance, pour tous ceux ayant un peu parcouru les ouvrages de J. BENOIST, ou ayant eu la chance de suivre certains de ses cours, que son oeuvre est une des rares pouvant être qualifiées, a minima, de haute tenue intellectuelle. Je ne vois pas, malheureusement, beaucoup de prétendants, dans le désert alentour, en mesure de jouer des coudes.
Avatar

Alvin

02/05/09 10:13
Mon commentaire ne visait absolument pas à "éclairer l'ouvrage majeur de Jocelyn Benoist". N'étant pas critique à Nonfiction, je n'en ai jamais eu la prétention. Cela dit, il me semble toujours que le premier paragraphe de cette critique, où il est dit notamment que la querelle entre philosophies analytique et continentale s'est "définitivement éteinte ces dernières années", défend un constat ou une thèse totalement faux. Je ne sais pas si je dois me considérer comme un "esprit moyen", comme le suggère Kat Onoma, mais je considère que l'opposition entre ces 2 types de philosophie va bien au-delà des querelles de pouvoir qui peuvent avoir lieu à l'université : elle tient à la conception que l'on se fait de la bonne façon de faire de la philosophie. Que l'université fasse preuve de pluralisme dans son enseignement est une bonne chose, mais on n'est pas obligé de souscrire à l'espèce d'oecuménisme philosophique que certains cherchent à promouvoir. Quant à qualifier Jocelyn Benoist de "rare penseur majeur de notre temps", cela me paraît très exagéré, d'autant que le "notre" dont il est question ici reste bien vague. Benoist serait-il un des plus grands philosophes du monde et du XXIe siècle ? Cela fait beaucoup, surtout pour quelqu'un qui ne pratique finalement qu'une certaine forme d'histoire de la philosophie.
Avatar

Kat Onoma

01/05/09 03:06
La question soulevée par le premier commentaire est, avec tout le respect que je dois à son auteur, tout à fait stérile, et loin d'éclairer l'ouvrage majeur de Jocelyn Benoist. Je ne sais pas s'il faut, comme ce commentaire semble nous y conduire, affirmer l'hétérogénéité incompressible de deux traditions d'exercice de la pensée ("philosophies continentales" versus "philosophies analytiques"), mais force est de constater, en France, une tentation (dérive) forte à la jalousie et à la compétition universitaire, qui empêche des esprits moyens de reconnaître tout simplement l'apport considérable et presque unique des rares penseurs majeurs de notre temps. Jocelyn Benoist est de la trempe des grands ; il serait temps que nos élites et institutions le reconnaissent et le consacrent enfin à sa juste valeur.
Avatar

Alvin

12/03/09 11:25
Dire que la querelle entre philosophie continentale et philosohie analytique s'est éteinte me paraît totalement absurde - si l'on veut suggérer par là qu'une certaine reconciliation a eu lieu. En attribuer la paternité à Jacques Bouveresse n'est pas moins absurde, à moins de vouloir dire qu'il y a sur le continent des philosophes analytiques - mais ce dernier point n'a jamais fait l'objet d'une querelle sérieuse. Les différences de style, de méthode, de problématique sont toujours aussi importantes entre ces deux traditions philosophiques. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer, au hasard, les écrits de Peter Sloterdijk, Alain Badiou et Zlavoj Zizek (figures caricaturales du philosophe continentale) avec ceux de Ruwen Ogien, Pascal Engel, Roger Pouivet ou encore François Récanati (pour ne prendre que des exemples de philosophes analytiques francophones). Le gouffre qui sépare ces deux séries d'auteurs est tellement grand qu'on peut raisonnablement se demander si le terme de "philosophe" a bien le même sens dans les deux cas. Bien sûr, il y a quelques auteurs qui cherchent à manier la chèvre et le choux, comme Stanley Cavell ou Jocelyn Benoist, mais ce ne sont que les arbres qui cachent la forêt. Par ailleurs, il y a bien longtemps que les philosophes analytiques reconnaissent le premier Husserl comme faisant partie de leur arbre généalogique. Ce qui est peut-être vrai, c'est que chaque tradition travaille ajourd'hui davantage dans l'indifférence de l'autre, et donc que le conflit est moins ouvert, mais cela ne signifie pas qu'il soit totalement éteint.

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici