On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Nul doute que la querelle entre une certaine philosophie dite "continentale" et une certaine philosophie dite "analytique" se soit définitivement éteinte ces dernières années, pour le plus grand soulagement de tous. Nul doute aussi que le mérite en revienne dans une très large mesure, en France, à Jacques Bouveresse, mais aussi à celles et ceux, innombrables, dont il a encouragé, inspiré et stimulé les travaux. Nul doute qu’un espace commun d’interlocution ait émergé depuis quelque temps déjà, où se croisent et se rencontrent philosophes, sociologues, linguistes et anthropologues de part et d’autre de l’Atlantique et de la Manche.
L’ouvrage que publie aujourd’hui Jocelyn Benoist sous le titre de Sens et sensibilité nous paraît de ce point de vue doublement exemplaire, à la fois par le témoignage qu’il apporte de la fécondité d’un tel croisement entre diverses traditions philosophiques, et par la façon si originale qu’a l’auteur d’orchestrer le dialogue, en veillant, pour ainsi dire, à mêler les voix les unes aux autres de sorte à mettre en valeur les différents timbres et tessitures, sans que jamais celles-ci puissent se confondre et se disperser en une cacophonie inaudible.
Ces allers et retours incessants d’une tradition à l’autre expliquent certainement que ses travaux aient pu suivre depuis quelques années un cheminement en lacets, le conduisant d’un bord à l’autre, s’éloignant d’autant plus de l’un qu’il se rapproche de l’autre et inversement – conformément, au reste, à l’une des plus fameuses consignes de Husserl selon laquelle la méthode phénoménologique doit toujours se mouvoir en zigzags.
De la phénoménologie à la philosophie analytique, et retour
Après s’être fait connaître par une série de remarquables articles portant sur la phénoménologie husserlienne, dont un certain nombre ont depuis été recueillis en volume , l’auteur s’est très tôt intéressé à cet autre courant philosophique majeur de la modernité qu’est la philosophie analytique. De là sans doute la décision de mettre au centre de son attention l’œuvre de Husserl la plus propice à une confrontation éclairante entre ces deux traditions – à savoir, les Recherches logiques publiées en 1900-01 –, non pas toutefois dans le but d’élaborer une synthèse pacifiante visant à faire rentrer à toute force l’intentionnalité dans le moule contraignant de l’analyse logique du discours (ou l’inverse), mais plutôt afin de mettre au jour le sol ou le socle commun de la phénoménologie, à l’état natif, et de la philosophie analytique dans ses problèmes fondamentaux.
4 commentaires
Maxime MEUNIER
Or, les thèses majeurs du livre de J. BENOIST ne portent pas sur la question des différences d'objets ou de modalités d'exercice qui perduraient dans l'univers philosophique contemporain ; quel est l'intérêt, en ce sens, de chercher la distinction à outrance en convoquant des formes "caricaturales" de chaque côté d'un échiquier philosophique dont on a soigneusement délimité les contours a priori ? Certes BADIOU n'est pas OGIEN, je l'accorde aisément à notre ami Alvin, mais nous pouvons sans sourciller éviter à ces deux auteurs de prendre place dans l'univers de ce que Kat Onoma désigne comme des auteurs majeurs !
L'intérêt des commentaires ne peut se peser qu'à l'aune d'une lecture du texte, et ceux-là ne peuvent prendre prétexte d'un commentaire peu sûr, pour s'assurer d'un débat, fort intéressant au demeurant (mais fortement teinté de parti pris et d'intérêts personnels, j'en conviens avec Kat Onoma) mais qui ne fait pas partie de ceux que l'ouvrage de J. BENOIST soulève véritablement. Encore faut-il prendre le soin de le lire.
Alors, quid de "notre" temps, et de la valeur de l'auteur en question ici ? S'il faut considérer les trente dernières années, et circonscrire le monde francophone de la philosophie "professionnelle", force est quand même de constater, sans outrecuidance, pour tous ceux ayant un peu parcouru les ouvrages de J. BENOIST, ou ayant eu la chance de suivre certains de ses cours, que son oeuvre est une des rares pouvant être qualifiées, a minima, de haute tenue intellectuelle. Je ne vois pas, malheureusement, beaucoup de prétendants, dans le désert alentour, en mesure de jouer des coudes.
Alvin
Kat Onoma
Alvin