Littérature

Les contradictions de la globalisation éditoriale

Couverture ouvrage

Gisle Sapiro (dir.)
Nouveau Monde , 412 pages

L'édition du Nord au Sud ?
[mardi 10 mars 2009]


Une analyse des relations spatiales structurant l’édition mondiale en s’appuyant sur Bourdieu. Des contributions souvent pertinentes mais un ensemble décevant.

Il est désormais rare que plusieurs mois passent sans que soit annoncé le rachat d’un éditeur par un autre, une fusion, une acquisition, l’immixtion d’un nouvel acteur espérant des profits rapides dans le monde de l’édition. En quelques années, le paysage français a ainsi très vite évolué, des pans entiers passant successivement sous le contrôle de Vivendi Universal, de Wendel, de l’espagnol Planeta. Les groupes qui possèdent les éditeurs sont transnationaux. Il pourrait ainsi sembler à première vue que l’édition fasse fi des frontières et que l’activité des éditeurs ne recouvre plus les territoires nationaux ou les frontières politiques. C’est pourquoi le point de départ de cet ouvrage pourrait étonner plus d’un lecteur. À l’heure où l’on ne parle que de numérisation, de dématérialisation des supports et de livres électroniques, Gisèle Sapiro nous parle d’espaces, de territoires et finalement de "relations spatiales".

Le paradoxe n’en est finalement pas un si l’on se penche plus avant sur le sujet. L’on sait depuis longtemps que le livre est à la fois une "marchandise" et un "ferment"  . Or, si la marchandise est appelée à s’échanger, la question de l’internationalisation de la culture est beaucoup plus ambiguë. Le dernier livre de Gisèle Sapiro   portait sur les traductions. Les langues font partie de ces éléments qui tracent encore des frontières géographiques et s’opposent à la totale unification de l’espace éditorial mondial sous l’influence des multinationales du livre. Tout comme les originalités juridiques et – et c’est là finalement le principal obstacle – les mentalités façonnées par des traditions nationales, qui font que la production locale demeure dans la plupart des pays prédominante malgré la facilité de l’accès à celle des autres pays.

Le but de Gisèle Sapiro est donc de s’opposer aux thèses qui affirment que la mondialisation permet un formidable échanges de culture et de connaissances où chacun serait gagnant, que la "globalisation éditoriale" permettrait un dialogue des cultures, une bienheureuse ouverture à l’autre. À cette thèse, qu’elle présente comme "l’approche culturaliste", elle oppose une vision reposant sur une différenciation selon les pays et sur des rapports de force inégaux entre les cultures. Certains trouveront cependant l’opposition forcée. Était-il nécessaire de caricaturer à ce point la position adverse (qui n’existe guère, en tout cas sous cette forme) pour imposer un point de vue dont l’originalité ne semble pas si grande ? Gisèle Sapiro affirme ainsi que "depuis la fin des années 1980, la "globalisation" est souvent présentée comme un processus appelé à favoriser les échanges entre cultures, le "métissage", l'"hybridation" ." Il nous semble au contraire que les dangers de l’uniformisation culturelle est soulignée partout et fait partie de la doxa : comment comprendre autrement l’extraordinaire écho dont a bénéficié la prise de position de Jean-Noël Jeanneney appelant à la création d’une bibliothèque numérique européenne pour éviter le monopole de la diffusion de la culture anglo-saxonne ? La lutte pour la préservation de la diversité des langues dans le monde ? Les politiques gouvernementales en faveur de la production culturelle locale ?

L’ouvrage étant partiellement issu d’un colloque tenu à l’EHESS et à l’IRESCO en mars 2006, la directrice de publication a tenté de dérouler son propos à travers seize communications regroupées en trois grands chapitres. La première partie est consacrée aux "mutations du marché du livre", ce qui pourrait sembler extrêmement large, tant les mutations actuelles sont complexes. Aussi est-elle un peu fourre-tout, allant jusqu’à chercher un texte inédit (en français) d’André Schiffrin, dont l’intérêt n’apparaît guère au premier coup d’œil. Jean-Yves Mollier analyse toutefois très finement des phénomènes qui auraient gagné à être pris en compte par certains des autres intervenants, soulignant par exemple que le modèle de "l’oligopole à franges" est en train de disparaître en raison de la financiarisation progressive du fonctionnement des grands groupes éditoriaux.
 
L’exemple de l’édition en sciences sociales en Amérique latine (G. Sorà) est sans doute exemplaire de cette "fausse mondialisation" que veut dénoncer la directrice de publication. Les éditeurs de l’ancienne puissance coloniale espagnole – appartenant en fait à quelques grands groupes internationaux – investissent le marché sud-américain au détriment des éditeurs locaux, en particulier argentins – alors même que ces derniers publient paradoxalement de plus en plus. Mais là plus qu’ailleurs, isoler l’édition du monde – plus large – du livre est bien difficile. Car si l’on peut sans aucun doute souligner avec Gisèle Sapiro et son équipe l’inégalité entre pays riches et pays en développement et son influence sur la circulation des idées, il convient d’également prendre en compte le lectorat et ses habitudes : le livre n’est pas seulement produit et vendu ; il est également lu. Il est par conséquent bien difficile de parler de l’édition dans les pays en développement (l’Amérique du Sud, par exemple) sans comprendre ce marché dans un environnement plus vaste : on ne peut pas comprendre l’édition péruvienne si l’on fait abstraction de la production très organisée et de la circulation des copies pirates des ouvrages, représentant des diffusions bien plus considérables que celle des livres eux-mêmes. Un livre espagnol est bien trop cher pour qu’un étudiant puisse l’acheter mais cela ne veut pas dire qu’il est inconnu. Sans parler des bibliothèques publiques, associatives ou informelles .

L’ouvrage se place dans la lignée des travaux de Pierre Bourdieu – son article des Actes de la recherche en sciences sociales sur la circulation internationale des idées aura sans doute rarement été autant cité. Cela donne une couleur, un engagement, qui pourrait choquer le lecteur habitué à ce que les universitaires prennent du recul par rapport à leur sujet et n’appellent pas à la "vigilance […] contre tous les Big Brothers"  , se retiennent de souhaiter que les "petites structures […] fa[ssent] entendre le grain de leur voix" . Ce parti pris moral se retrouve dans les thèmes traités. Le choix des interventions qui prennent place dans la seconde partie est ainsi surprenant. Non que ces dernières soient de mauvaise qualité, bien au contraire, mais les articles consacrés aux éditeurs d’essais "critiques" (Sophie Noël), aux éditions Maspero et La Découverte (Camille Joseph) et aux éditions Des Femmes (Fanny Mazzone) font triple emploi, s’agissant à chaque fois d’éditeurs français, de sciences humaines, engagés et politisés. La production éditoriale mondiale semble se limiter aux sciences humaines et à la littérature – quid des livres pratiques, rapidement traduits, très diffusés à l’international ? Ce ne sont peut-être pas les livres sur le bricolage ou le jardinage qui forment et façonnent les esprits de demain, mais il faut alors savoir si l’on parle de la mondialisation de l’édition ou de celle de la circulation des idées intellectuelles. Les éditeurs qui font l’objet d’études plus approfondies sont essentiellement ceux qui se revendiquent comme "critiques" ou engagés. Que ces éditeurs se sentent les plus concernés par le phénomène de la mondialisation des idées, c’est une chose mais ils ne sont en rien représentatifs de la "globalisation éditoriale" ni de la production livresque d’un quelconque pays.

On aurait en revanche aimé en savoir plus sur l’influence de certains éditeurs à la production pléthorique et dont la stratégie est explicitement de diffuser des œuvres des pays du Sud. Un exemple parmi d’autre que l’on aurait aimé voir traiter : L’Harmattan est un éditeur d’une grande originalité – et qui en tant que tel pose des problèmes importants aux divers acteurs de la chaîne du livre. Il est de bon ton dans un certain milieu de mépriser cette maison ; les auteurs n’y ont souvent recours qu’en dernière instance, les bibliothécaires hésitent à acquérir leur production. Il s’agit pourtant d’un des rares diffuseurs en France de la production scientifique des universitaires d’Afrique noire – du Sud vers le Nord. À l’inverse il existe d’autres branches de l’édition où la concentration culturelle atteint son paroxysme, avec des conséquences là encore très larges, et qui ne sont pas prises en compte dans cet ouvrage. Car si André Schiffrin pleure sur des éditions universitaires de plus en plus laxistes quant au choix des ouvrages édités, c’est oublier que la publication des résultats de la recherche scientifique est un des rares secteurs totalement mondialisé : les mêmes revues sont lues d’un bout de la planète à l’autre. Or, ces revues sont presque uniquement anglophones et font la part belle aux États-Unis. Est-ce à dire que les territoires ont perdu toute importance ? Non, car le dépouillement de ces revues sert à constituer des bases de données (oubliant les langues autres que l’anglais et les sciences humaines au sens large), à évaluer la recherche (notamment par le biais du célèbre classement de Shangaï) avec une formidable influence au niveau de chaque pays, de chaque territoire.

Finalement, la troisième partie de l’ouvrage est certainement celle qui se place le mieux dans la problématique ; le fait qu’elle porte sur un sujet sur lequel Gisèle Sapiro a travaillé n’y est certainement pas étranger, non plus que la présence de plusieurs chercheurs étrangers capables d’analyser des situations diverses selon les pays.

Au final, le titre de ces actes de colloque – Les contradictions de la globalisation éditoriale – est sans doute révélateur de la faiblesse de l’ouvrage. Non que l’anglicisme qui l’entache nous choque outre mesure mais parce que le terme de "contradiction" présuppose une volonté univoque très certainement extérieure à un phénomène économique et social. Il est évidemment important de souligner que les "échanges s’insèrent dans des rapports de force inégaux entre cultures, sur les plans politique, économique et/ou culturel" et que "les livres circulent surtout du centre vers la périphérie" . Mais, outre que les termes employés dans ces dernières phrases soient bien flous (et le demeurent après lecture du livre), l’ouvrage semble abstraire le phénomène éditorial des autres médias contribuant à la diffusion de l’information et de l’écrit dans le monde. Bien qu’un grand nombre de contributions soient d’un très bon niveau et apportent beaucoup, bien que l’ouverture à des chercheurs internationaux vienne encore enrichir cet ouvrage, un goût d’inachevé reste sur les lèvres du lecteur.

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