On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Il existe des biographies de grands musiciens classiques, de peintres, des portraits de comédien-ne-s ou d'écrivain-e-s qui se révèlent passionnants, même aux yeux d'un lectorat ignorant ou peu séduit par les esthétiques et les techniques qu'ils évoquent. D'où vient que les ouvrages consacrés aux artistes de la danse académique se révèlent si peu aptes à susciter curiosité et intérêt, au-delà de la sphère réduite des amateurs de ballets ? C'est que, dans la majorité des cas, ils semblent tellement fascinés par leur sujet et par ses images, qu'ils omettent de le mettre en perspective, de l'éclairer, de le questionner, bref, de lui donner vie. C'est encore le cas de ce livre, un des plus intéressants pourtant parmi les publications du genre.
Résumons pour celles et ceux qui ne la connaissent pas. Le parcours de Violette Verdy, danseuse et pédagogue française, apparaît exceptionnel. Sans être passée par l'Opéra de Paris, elle fit sensation d'abord en France où elle travailla, entre autres, avec Roland Petit. Mais c'est aux États-Unis qu'elle fit l'essentiel de sa brillante carrière, d'abord à l'American Ballet Theatre, et surtout comme l'une des plus célèbres danseuses du New York City Ballet dirigé par George Balanchine (1958-1976). Celui-ci créa de nombreux rôles pour elle, Jerome Robbins également. Par la suite, elle devint directrice de la danse à l'Opéra de Paris (1977-1980), puis du Boston Ballet (1980-1983), avant de se consacrer à la pédagogie et à la transmission du répertoire à l'American Ballet et pour de nombreuses compagnies. Au vu de cette carrière, de sa notoriété internationale, de ses nombreuses activités, de sa position particulière entre deux cultures, française et américaine, le portrait de Violette Verdy promettait de nous faire découvrir, au travers d'une personnalité singulière, plus d'un aspect de la danse et de son histoire.
L'ouvrage qui lui est consacré (192 pages) se présente de façon originale, en faisant appel à deux voix, qui sont aussi deux perspectives différentes : l'historienne de la danse Florence Poudru retrace minutieusement le parcours de Violette Verdy, présentant et analysant certains passages de ses rôles marquants ; le cinéaste Dominique Delouche introduit lui le propos et livre six extraits des dialogues du film qu'il a consacré à l'interprète devenue pédagogue, Violette et Mr B., dans lequel il a filmé la transmission de quelques-uns des ses plus grands rôles aux danseuses de l'Opéra de Paris et à leurs partenaires.
Une biographie détaillée où la matière dansée demeure présente
Il est peu probable qu'un seul ballet interprété par Violette Verdy ait échappé à sa biographe Florence Poudru, dont le travail de recherche est ici à saluer. À saluer également l'analyse précise qu'elle fait de certains passages des ballets décrits, soulignant la subtilité de tel ou tel élément chorégraphique. Rares sont les ouvrages français sur la danse qui abordent, paradoxalement, la matière de la danse, comme ici. La description de certains pas de Jewels, provoque une irrésistible envie de visionner la vidéo de ce ballet pour mieux suivre le propos.
La seconde partie de l'ouvrage restitue quelques dialogues, extraits du film de Dominique Delouche, Violette et Mr B. On peut y découvrir le langage imagé de Violette Verdy, son usage de métaphores à la fois poétiques et très concrètes pour transmettre une qualité de mouvement : "Je serrais les pas de bourrée en tournant pour que le geste qui suit ait l'air d'une écharpe qui prend son temps pour retomber" , ou : "Transporte ta motte de terre avec ton pied qui saute, loin, comme Noureev quand il sautait. Ça aide à se déplacer loin, ça te fait voyager." Malgré le caractère artificiel du contexte, un tournage où chaque paramètre est soigneusement calibré (jusqu'à sa robe), cette partie introduit des éléments de vie dans le portrait.
Reste qu'il manque quelque chose à ces dialogues posés là sur le papier, une dimension dont le film, en nous donnant à voir la présence de Violette Verdy et tout l'aspect corporel de la transmission, occultait l'absence. Quelque chose qui fait également défaut à sa biographie.
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