On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Barthes, Foucault, Lacan n’ont pas précisément le profil d’écrivains grand public. Pourtant, le succès de leurs publications dépasse le petit cercle des universitaires et des spécialistes pour s’adresser à un public relativement large. Que l’on juge plutôt : 29 650 exemplaires des Mythologies de Barthes vendus entre l’année de leur sortie, en 1957 et 1970, 350 000 exemplaires pour les années 70 et 80 alors qu’ils sont passés en collection de poche. 20 000 exemplaires des Mots et les choses, de Foucault vendus dès 66, année de la sortie du livre et 5000 pour les Écrits de Lacan la même année. Les ouvrages de sciences humaines, réservés d’habitude à un public restreint, dépassent pourtant rarement les 800 exemplaires vendus.
Comment expliquer le succès populaire du mouvement structuraliste, pourtant réputé pour le caractère sérieux et abstrait de ses productions ? C’est le point de départ, original et stimulant, de la réflexion d’Éric Dumaître. Les manifestations de ce succès sont très brièvement évoquées (réussites éditoriales, large écho des idées structuralistes dans la presse grand public, puis à la télévision dès 71), brièveté que le lecteur peut regretter : comme l’auteur le rappelle en effet, si l’accueil enthousiaste du structuralisme par l’université a déjà fait l’objet de différents travaux de recherche , le caractère populaire de ce succès a été négligé par les chercheurs. Quelques chiffres supplémentaires, quelques exemples auraient été les bienvenus pour appuyer une donnée qui n’est certes pas l’objet de l’ouvrage mais constitue malgré tout le présupposé de l’argumentation. L’auteur lance immédiatement la thèse qui guide le fil de sa réflexion : le succès de la philosophie structuraliste coïncide avec une période où la culture scolaire est en crise, la place des lettres dans l’enseignement contestée, le modèle humaniste affaibli. Le structuralisme représente alors pour les enseignants un “substitut moderne à l’humanisme”, dont les “ressources argumentatives” vont permettre de restaurer l’identité en crise de la discipline littéraire et de légitimer sa place centrale dans l’enseignement.
Cette thèse soulève deux questions, qui impliquent de combiner différentes approches, historique, sociologique, psychologique ou plus exactement cognitiviste, comme le revendique l’auteur lui-même dès l’introduction. Premier pôle de réflexion, l’école : comment expliquer “la crise de légitimité” de la philosophie humaniste, qui permettait jusqu’ici de justifier la prépondérance de l’enseignement littéraire ? Pourquoi les enseignants de lettres ont-ils eu besoin de se tourner vers une idéologie de substitution ? L’auteur appuie ici son enquête sur plusieurs revues d’enseignants du lycée de différentes disciplines.
Second pôle, le discours structuraliste lui-même : pourquoi ce discours plutôt qu’un autre s’est-il imposé pour se substituer à l’humanisme en faillite ? Quels sont ses “avantages concurrentiels”, ses “atouts promotionnels” par rapport à d’autres modèles ? C’est en croisant ces deux approches que l’auteur donne des éléments de réponse à ces questions.
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johany
Jérôme Segal