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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.

Rarement période aura été plus propice à la critique de l'économie : cet hiver, les clients des librairies ruinés par la crise peuvent se payer un petit plaisir gratuit en regardant se multiplier sur les étals les livres d'anti-économie, et s'envoler les ventes de pamphlets incendiaires comme ceux de Nassim Taleb. Pour autant, on ne peut pas reprocher à Jon Elster - qui s'éloigne à pas comptés de la théorie du choix rationnel depuis trente ans - de surfer sur une mode.
La parution du Traité critique de l'homme économique, recueil de cours donnés au collège de France, s'étalera sur deux tomes, dont Le Désintéressement est le premier. Chaque tome attaque un dogme de l'économie contemporaine. Le tome II sera consacré à la rationalité des choix. Le tome I attaque l'hypothèse selon laquelle les humains agisssent en fonction de leur seul intérêt, hypothèse qui, selon l'auteur, est au fondement des théories économiques actuelles, même s'il reconnaît que peu de gens la défendent explicitement.
En réalité, on se rend bien vite compte que la critique d'Elster vise bien moins les économistes d'aujourd'hui que la longue tradition philosophique des théories du soupçon, dont le mot d'ordre consiste à faire, selon l'expression de Hume, l' "économie de la vertu". Cela veut dire que, sans nécessairement nier l'existence de motivations désintéressées, on ne les admet qu'en dernier recours, lorsqu'on a pu écarter toutes les explications intéressées. Les vrais adversaires d'Elster ne se nomment pas Kenneth Arrow ou Gary Becker, mais Nietzsche, Marx, La Rochefoucauld. L'économiste convaincu de l'égoïsme fondamental de nos comportements n'apparaît qu'occasionellement. Quand il le fait, c'est toujours sous les traits d'un épouvantail ridicule.
Ainsi, les chapitres 6 et 7, respectivement consacrés aux transferts de biens d'une génération à une autre, et aux attentats-suicides, sont l'ocasion pour l'auteur d'accabler, avec un acharnement joyeux, des économistes obscurs et caricaturaux qui se livrent à toutes les contorsions théoriques imaginables pour faire rentrer les comportements humains dans le cadre du dogme de l'égoïsme. L'un, par exemple, affirme que les migrants envoient de l'argent à leurs parents restés au pays afin de les décourager d'émigrer eux aussi, ce qui, en amenant dans le pays d'immigration une main d'oeuvre peu onéreuse, pourrait faire baisser son salaire. Un autre prétend modéliser le comportement des kamikazes en pondérant l'espérance de gain liée aux conforts du paradis par la conformité de cette croyance au paradis avec celle des autres membres du groupe. "Le raisonnement est merveilleusement ingénieux, absurde et faux" note Elster , qui remarque ailleurs, au sujet de la modélisation économique des comportements altruistes : "À mon avis, ces efforts sont vains et témoignent d'un hubris intellectuel incontestable."
Dans ces pages amusantes, l'auteur s'offre un plaisir facile (et peut-être, pour le coup, un peu égoïste). Mais c'est peu dire qu'il tire sur des ambulances. La critique de ces modèles a déjà été faite, et bien faite (par exemple, dans le cas des attentats suicides, par Diego Gambetta ou Scott Atran). Ces descentes en flamme ne sont là que pour amuser la galerie et ne constituent pas le cœur du livre ; car en dépit de sa défiance annoncée envers le dogme de l'égoïsme, il y est finalement assez peu question du désintéressement proprement dit. Il est beaucoup question, en revanche, des différentes façons qu'ont les motifs intéressés de mimer le désintéressement.
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MartinK