On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Déjà responsable de la réédition, en 2005, chez Bayard, de la traduction de la Bible effectuée par Sébastien Castellion, parue en 1555 et injustement tombée dans l’oubli depuis lors, Pierre Gibert, jésuite spécialiste de l’histoire de l’exégèse et de la Bible, permet aujourd’hui au public d’avoir à nouveau accès à l’Histoire critique du Vieux Testament de Richard Simon – prêtre de la congrégation de l’Oratoire – œuvre fondatrice de l’exégèse moderne, devenue pourtant introuvable, et ce presque dès sa parution en 1678. Interdite par Bossuet qui, tandis que le roi est en campagne et alors que treize cents exemplaires sont sur le point d’être mis en vente, interrompt brutalement le processus d’approbation, pourtant bien engagé, et fait peu après détruire tout le stock, l’Histoire critique a néanmoins circulé, sous le manteau, grâce aux quelques exemplaires qui ont pu lors être sauvés. Pour l’autorité ecclésiastique, représentée en l’occurrence avec tant de zèle par l’évêque de Meaux, le projet de Simon représente un danger pour la religion, car il tend "à affaiblir l’authenticité des saints livres" .
Cette accusation indique précisément, dans ses implications théologiques, le lieu d’un malentendu qui dure jusqu’à nos jours et qui, par le biais de la doctrine de l’inspiration, concerne en fait la question fondamentale des rapports qu’entretiennent l’humain et le divin et donc, aussi bien, la conception que l’on se fait de la religion. Les enjeux théologiques du livre de Richard Simon sont d’ailleurs un peu plus développés dans sa Lettre sur l’inspiration, reproduite en fin de volume, lettre dans laquelle il répond aux objections de l’abbé Pirot, docteur et professeur en théologie, pour qui les résultats de la critique historique détruisent l’inspiration. Cette position, qui a été celle de l’Eglise officielle jusqu’à l’encyclique Divino afflante Spiritu de Pie XII en 1943, résulte directement du dispositif métaphysique que la théologie scolastique a hérité des Pères et, par eux, de la philosophie grecque, principalement platonicienne ; selon cette tradition, le divin est conçu comme l’Un absolu, sans lien avec le monde fini et multiple, comme tel systématiquement dévalué. La Bible, en tant que parole de Dieu, doit donc elle aussi échapper à toute corruptibilité et erreur, ce malgré son site mondain et historique. La contradiction consiste alors à affirmer la possibilité d’une telle perfection dans le domaine du fini, lors même qu’elle lui est refusée de manière principielle. S’ensuit une conception instrumentaliste de l’inspiration, d’après laquelle la Bible, en quelque sorte, descendrait du ciel. Si ceci n’a bien sûr jamais été affirmé, on tentait du moins encore, à l’époque de Richard Simon, de s’accrocher à toutes forces à une unité d’auteur fictive, comme c’est le cas pour Moïse et le Pentateuque, malgré l’évidente impossibilité historique de cette opinion ; ou bien l’on jetait le discrédit sur le texte hébreu dans le but de donner à la version officielle de la Vulgate l’attribut, surhumain pour le coup, d’être une traduction plus fiable que l’original et sans erreur aucune ; ou bien encore on refusait que des traditions diverses et à l’histoire complexe et mouvementée aient donné naissance au texte biblique, alors que l’on tenait ferme à l’idée de tradition pour légitimer l’interprétation officielle de l'autorité magistérielle ; enfin, on se forgeait l’image idéale d’une pure parole de Dieu, tombant par là dans la même erreur, mais pour des raisons différentes, que le protestantisme, qu’en cette époque de paix religieuse instable on prétendait néanmoins combattre par ailleurs. Tout cela, qui plus est, allait de pair avec une ecclésiologie strictement pyramidale, privilégiant l’autorité absolue d’un clergé investi divinement de manière directe, ainsi qu’avec une conception du politique penchant pour un pouvoir lui aussi absolu : c’est bien au même Bossuet que l’on doit une Politique tirée de l’Écriture Sainte, légitimation pure et simple de la monarchie telle que l’a exercée Louis XIV. Dans le domaine biblique comme dans d’autres, l’étude de l’histoire peut toujours se révéler dangereuse pour le pouvoir.
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Stéphane Beauboeuf
Baal