On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

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Dix ans déjà que Laurent Dubreuil transporte et déroute par son éclectisme : insatiable lecteur, qui souvent précède et précise vos découvertes, infatigable débatteur, jamais plus enclin à avoir tort qu’à vous donner sitôt raison, et inépuisable coordinateur de revues, toujours plus à court de pages que d’idées, il nous envoie, depuis son "exil" outre-Atlantique, ce qui est désormais et déjà son deuxième livre : L’Empire du langage. On pourrait y lire un premier effort de synthèse – certains passages furent auparavant publiés dans les numéros 23, 24 et 27 de la revue Labyrinthe – mais l’essai ouvre probablement autant de voies nouvelles qu’il en prolonge d’anciennes, et si l’on peut aisément voir d’où il vient, il est plus ardu de dire où il va : c’est là, sans nul doute, un des mérites principaux de ce livre, mais aussi sa plus grande gageure, car il n’est pas sûr que beaucoup de monde puisse s’engager à sa suite.
Présentant, en 2003, De l’attrait à la possession chez Maupassant, Artaud et Blanchot, Dubreuil choisissait d’analyser quelques phrases d’un récit de Villiers de L’Isle Adam, Claire Lenoir : "Je sens en moi des instincts dévorateurs ! J’éprouve des accès de ténèbres, de passions furieuses !... Des haines de Sauvage, de farouches soifs de sang inassouvies, comme si j’étais hanté par un cannibale !" Il ouvrait ainsi, à nouveau compte, la "question de la possession" dans la littérature et l’expérience de la lecture. Rétrospectivement, je trouve intéressant – mais non point étonnant – que cette question se soit, avec son penseur, déplacée de la littérature française à la littérature francophone, comme si Dubreuil avait été lui-même marabouté à l’instar du Rimbaud d’Une saison en enfer ("Je suis nègre, vous êtes de faux nègres, etc"). En confrontant désormais des "registres hétérogènes" (texte de loi, narration de voyage, théâtre, poème, récit anthropologique, parole volante, discours politique, essais, romans, etc.), l’essayiste met donc au jour un étonnant fil conducteur du premier au second empire colonial français. On découvre avec lui comment fut en effet constamment mobilisée une "phrase de possession" qui, glissant elle aussi sur le sens sans craindre les contradictions, justifia généralement "la possession par la possession" . De même que "dans la littérature, le déchaînement des Lumières s’est accompagné d’une spectaculaire réapparition des spectres, des génies, des sorcières" , l’expansion coloniale ne fut pas tant le triomphe de la clarté sur les ténèbres qu’"un moment de grand exorcisme rationnel" où "la littérature se trouve en quelque sorte chargée de dire la possession, qui s’enfuit de plus en plus de la description de la société européenne. […] La colonie, d’abord lieu de possédés au même titre que certaines campagnes françaises peuplées de sorcières et démons, devient l’endroit géographique où règne l’envoûtement. […] Pourtant, l’épreuve de la colonisation se présente, dans le langage, comme un coup de possession mené par le soi-disant Occident contre tous les Orients. La colonie doit d’autant plus être possédée de toutes parts qu’elle reçoit la hantise et l’envoûtement sous forme de présent exclusif" .
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