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Il vaut mieux que ce soit le corps français traditionnel qui se sente responsable de l'accueil de tous nos compatriotes. 
Gérard Longuet, à propos de l'éventuelle nomination de Malek Boutih à la tête de la Halde, 10 mars 2010.
Il faut beaucoup d’amour pour les romans de Broch et beaucoup de confiance dans le jugement éditorial, une fois de plus très sûr, de Michel Valensi pour entrer dans cette Théorie de la folie des masses et ne pas s’y noyer. Amour et confiance bien récompensés, car ce gros livre est un document important pour comprendre le siècle dernier, comprendre pourquoi il est si difficile à comprendre, pourquoi la double expérience des révolutions totalitaires et de l’invention de la démocratie libérale à l’ombre de l’État providence est en fait une énigme.
Le sujet de ce livre, c’est la "folie des masses" ou folie collective, entendue à la fois comme ce qui est arrivé à l’Allemagne avec la révolution nazie, et comme une possibilité permanente pour l’humanité, possibilité à laquelle la modernité nous rend de surcroît particulièrement vulnérables, en raison de "l’ambivalence de ce monde". De sorte que l’angoisse dans laquelle Broch écrit les premiers textes réunis dans ce livre posthume (publié en 1979) commencé au milieu des années trente, n’est pas moindre dans les pages écrites après 1945 : la défaite de Hitler n’a pas éteint les périls qu’il incarnait, et qu’il s’agit toujours de combattre. "Le but ultime de cette guerre est l’établissement d’un nouveau système de valeurs central." . L’entreprise de Broch n’est en effet pas purement intellectuelle, il s’agit de produire "une espèce de conversion sécularisée à la propreté morale", écrit-il dans une lettre en 1949.
Hermann Broch, Juif autrichien né à Vienne en 1886, parvient à émigrer aux États-Unis, notamment grâce à Joyce, après avoir été emprisonné lors de l’Anschluss en 1938. Moins populaire que Proust ou Musil, Broch est un des très grands romanciers du début du XXe siècle. Tout d’abord ingénieur dans l’entreprise familiale, Broch tourne le dos à l’héritage industriel pour entreprendre, à quarante ans, des études de mathématiques et de philosophie. Il est proche un temps du positivisme logique du Cercle de Vienne, avant — nouvelle rupture — de passer à la littérature pour palier l’insuffisance éthique, selon lui, de la philosophie. On pourrait rapprocher Broch d’un autre écrivain viennois de la même génération, Robert Musil, mais c’est un Musil malheureux. Comme Musil en effet, comme Proust, Broch est un écrivain philosophe chez qui la grandeur romanesque est inséparable d’une pensée dans le roman mais, chez lui, l’union du roman et de la philosophie est malheureuse parce qu’elle est déchirée entre primauté de la littérature et primauté de la philosophie. On pourrait dire que cette Théorie de la folie des masses n’est que le brouillon du Tentateur ou une annexe aux Somnambules (son premier roman, en 1931) mais aussi, inversement, que ces romans, tentatives de "littérature éthique", ne sont que l’approche imparfaite d’une morale de la modernité qui ne pouvait être pleinement articulée que dans une écriture philosophique. L’œuvre de Broch, comme sa vie, est une répudiation de la philosophie au profit de la littérature, contredite par un mouvement inverse, comme un remords. Broch, "poète et philosophe" selon son épitaphe, est mort à Yale en 1951, sans avoir pu donner une forme définitive ni au Tentateur ni à cette Folie des masses.
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