Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Est-il juste de dire que l’ascenseur social est en panne alors même qu’il s’est mis à dégringoler pour une partie de la population ?
Notre société connaît un paradoxe : bien que plus diplômés que leurs parents, un grand nombre de trentenaires et de quarantenaires se retrouvent dans l’incapacité de maintenir la position sociale de leurs parents. C’est à ce phénomène du déclassement que Camille Peugny s’est intéressé dans cet ouvrage pédagogique, accessible y compris pour les profanes de la sociologie.
Un demi-siècle de sociologie historique de la France
Mettant en garde le lecteur contre les représentations immédiates du déclassement en termes d’échec personnel, Camille Peugny montre bien comment le déclassement est avant tout un phénomène social, au sens où l’entendait Durkheim , c'est-à-dire un fait extérieur à l’individu et qui s’impose à lui, s’inscrivant dans une période économique et sociale donnée. C’est à travers la description des deux principaux cycles qui ont marqué l’histoire économique et sociale de la France depuis la seconde guerre mondiale que le lecteur prend conscience de l’importance qu’a pris ce phénomène du déclassement en France.
La période qualifiée de "Trentes Glorieuses" fut une période "bénie" marquée par une forte croissance, un faible taux de chômage, voyant l’apparition d’une classe moyenne bénéficiant de conquêtes sociales importantes, notamment des hausses régulières de salaires, et connaissant donc de réelles perspectives de mobilité sociale ascendante. Le déclassement apparait comme la conséquence du nouveau cycle économique qui s’ouvre au début des années 1970 avec le "tournant néo-libéral" dépeint par Bruno Jobert . Historiquement, ce sont les cohortes nées dans les années 1940 qui connurent les meilleures perspectives de mobilités sociales (situation "plafond") pour une situation "plancher" dans les années 1960.
Camille Peugny inscrit donc son ouvrage dans le prolongement d’une sociologie qui, dans les années 1990, a mis en exergue le phénomène "générationnel" dans le processus de stratification sociale. La "génération" devient par ailleurs, aujourd’hui, un élément central dans le management puisque les entreprises doivent relever le défi de recruter, intégrer, fidéliser et manager la nouvelle génération, cette fameuse "génération Y". L’ouvrage prolonge donc l’excellent travail de Christian Baudelot et Roger Establet qui, dans Avoir trente ans en 68 et 98 , relevaient déjà la dégradation des perspectives sociales des jeunes générations.
Le triptyque école, vie active et perspectives sociales
L’ouvrage illustre parfaitement de quelle manière le phénomène du déclassement est étroitement lié à la question scolaire. Depuis les années 1950, la société française a connu une formidable démocratisation de l’enseignement. Néanmoins, force est de constater aujourd’hui que cette démocratisation fut avant tout quantitative, amenant près de 80 % d’une classe d’âge au baccalauréat, mais que les inégalités persistèrent selon d’autres variables, notamment le type d’enseignement, le choix des filières ou encore le dualité de l’enseignement supérieur, universités d'un côté et grandes écoles de l'autre.
5 commentaires
benjamin berut
En effet, l'ascenceur social ne fonctionne plus comme il devrait, le modèle est brisé et ce qui semble apparaître dans ce livre (que je n'ai pas encore lu je le rappelle) c'est qu'il s'y colle. L'argent que l'on gagne est-il la seule valeur d'alignement de la réussite d'un individu? Sociale peut-être et encore.
Il y a incontestablement une logique de déclassement, une série de questions à poser sur l'ascenceur social en France, mais on doit éviter d'être dans une vision purement économique pour ouvrir le champ de ce qu'est la réussite d'un individu ou d'une société. L'école ne sert pas seulement à trouver un métier bien rémunéré, en tout cas c'est mon point de vue...
Très bonne critique quoiqu'il en soit, je retiens le titre pour mes prochaines errances en librairie.
benoit
J'ai particulièrement apprécié le passage par le vécu des déclassés, et la manière dont leur déclassement influence leurs opinions politiques.
De la sociologie utile!
Greg22
Ce bouquin est très intéressant. Vraiment. Je ne vois pas où est la comparaison avec les états-unis dans le livre : nulle part.
Quant au débat sur l'utilisation des CSP, il n'intéressera que 17 personnes en France, donc franchement, sans intérêt. Ce livre met le doigt sur une réalité que tout le monde évoque à longueur de temps, sans jamais d'élément concret. Ce livre dit quelque chose de fort sur la société, c'est suffisamment rare pour la sociologie contemporaine qui préfère trop souvent partir dans des abstractions fumeuses... Merci à Peugny, donc.
variable
Le gros défaut du livre de Peugny est son parti de considérer comme déclassement uniquement le passage durable dans un emploi employé/ouvrier quand on est fils/fille d'un père (le virilisme de notre appareil stat reflète adéquatement celui de notre société) cadre ou profession intermédiaire. Parce qu'il y a "classement" dans "déclassement", Peugny pense que tout ce qu'il y a à dire, comme sociologue, sur le déclassement, peut passer par le dépouillement de données INSEE qui utilisent le classement en CSP.
Hélas!
AU lieu de se contenter d'utiliser le sys des CSP, peugny aurait du se pencher sur son histoire (utiliser le livre de Thévenot et Desrosières).
L’ouvrage aurait profité d’une prise en compte des travaux de Castel. Le déclassement (version CSP) trouve son maximum sens dans une société organisée selon les CSP, que fut la "société salariale" d'avant Mitterrand.
Actuellement, la société française tend à être de moins en moins profondément structurée selon les CSP (ce qui rend les inégalités moins lisibles, raison pour laquelle on peut bien sûr avoir une position de défense des CSP, mais il ne faut pas les défendre en ignorant leur perte partielle de pertinence, notamment du fait de la précarisation et du chômage). Sans vraiment le dire, Peugny a ajusté son enquête aux limites du continent salarial. Il a un tropisme vers les individus qui sont proprement classés dans leur déclassement. Les salariés en CDI, sans doute. Mais que faire des troupes, pas négligeables numériquement, des pigistes crève la faim et autres surqualifiés surnuméraires, sur les fiches INSEE de qui l'on coche bien la case 3 (= cadre), mais dont les revenus n'atteignent pas tous les mois ceux de la moyenne des ouvriers? Sont-ils déclassés par rapport à leurs parents souvent cadres sup?
C'est le genre de sociologie que pratique Peugny qui est aujourd'hui déclassé, à la fois par notre histoire sociale et par des travaux sociologiques faisant un usage (car il y a toujours lieu d'en faire usage, bien sûr!) plus réflexif du classement INSEE.
AUtres détails comme : mobilisation de la comparaison américaine sans réflexion sur les conditions de pertinence d’une comparaison entre Etats. D’ailleurs, absence de réflexion sur ce dernier et son rôle de garant des formats et des positions (= du classement, donc).
Autre défaut : et Chauvel ?
Dans son analyse des impacts du déclassement sur le comportement politique des déclassés, il s’efforce de neutraliser la variable « préférence politique des parents », comme si celle-ci n’avait aucun rapport avec la trajectoire de leur enfant ! Chauvel suggérait que le lien entre déclassement et vote FN tenait en grande partie à la déception des parents. Là, Peugny reste dans un individualisme méthodologique impensé.
Peugny ne s’intéresse guère à la dimension politique de la question, comme si l’équilibre des contributions et redistributions sociales où la répartition des risque face au chômage s’étaient faites toutes seules.
Peugny n’a rien à nous apprendre sur le système éducatif et son fonctionnement. L'auteur du compte-rendu l'a mal lu sur ce point, sinon, il se serait aperçu qu'il ne nous a parlé de son propre aveu que du rapport de la structure sociale (en CSP) à elle-même à travers le temps dans les conditions de mobilité sociale qui sont les nôtres. Evidemment, il y a aussi un phénomène de "déclassement par rapport au diplôme", mais Peugny lui donne un statut vague d'adjuvant par rapport au déclassement CSP. Et il n'a rien de neuf à nous apprendre sur l'inflation des diplômes.
Un livre que, par charité pour l’auteur, on préférera oublier, en attendant que ce thème riche donne lieu, de sa part ou de celle d’un autre, à de véritables recherches.
jalaal