On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Philippe Masson retrace d'une manière claire et synthétique, dès la première partie, le difficile et tortueux parcours de reconnaissance et d'autonomie (relative) de la discipline sociologique, de 1945 à 1950, par ceux qu'il nomme les "défricheurs", pour arriver progressivement à destination des années 2000. Gérald Houdeville, étrangement oublié comme référence dans l'étude de Philippe Massson, avait parfaitement décrit cette situation pratique dans son ouvrage d'investigation (observations, entretiens, questionnaires, documents), Le métier de sociologue en France depuis 1945. Renaissance d'une discipline . La sociologie française est alors peu empirique et le terrain in situ quasi inexploité. La création, en 1946, du Centre d'études sociologiques, marque la reconnaissance institutionnelle et le réel début d'une profession universitaire dotée d'une légitimité scientifique qui s'accentuera au fil des ans (enseignement, formations, diplômes, dispositifs de recrutement, disciplines, départements, laboratoires, publications, revues spécialisées, thèmes, sujets, ouvrages, associations, réseaux, colloques, séminaires, demandes sociales/politiques, contrats, etc.), et dont un certain nombre d'écoles d'activité verront le jour . Pouvait-on être "sociologue" avant cette institutionnalisation ? Il semble bien que la réponse soit positive à l'étude des étapes de la pensée et de la pratique sociologique, tout comme "il n'est pas besoin d'avoir un doctorat de sociologie pour prétendre (…) pratiquer cette discipline" .
Si l'ouvrage classique de Pierre Ansart Les sociologies contemporaines avait divisé la sociologie en grands courants (le structuralisme génétique avec Pierre Bourdieu, la sociologie dynamique avec Georges Balandier et Alain Touraine, l'approche stratégique avec Michel Crozier et l'individualisme méthodologique avec Raymond Boudon) , Philippe Masson nous met en garde sur cette maladroite pratique : "Découper la sociologie française en chapelles ou écoles de pensée relève du scolarocentrisme, c'est un artefact qui résulte de la progressive organisation de l'activité de la recherche empirique autour de quelques leaders qui n'ont d'ailleurs, pour la plupart, pas su ou pas pu conserver auprès d'eux une clientèle stable d'affidés" . La sociologie n'est pas homogène, elle est bien plurielle, diverse, évolutive, et parcourue de courants et d'usages plus ou moins influents, de concurrences et d'enjeux, d'opportunités et de choix, même s'il existe une communauté dotée d'une visibilité et d'une légitimité académique ayant une "culture sociologique", "un socle commun minimal" .
2 commentaires
Sabine
Rémy