On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Octobre 1962. La crise des missiles de Cuba porte le monde au bord de la guerre nucléaire. Ce fut probablement, pendant treize jours, "le moment le plus dangereux de l’Histoire" comme l’a écrit l’historien (et conseiller de John F. Kennedy) Arthur Schlesinger, Jr. La découverte par des avions de reconnaissance américains U2 de missiles soviétiques à Cuba, à quelques dizaines de kilomètres de la Floride, déclenche la crise. L’administration Kennedy ne peut accepter la présence d’armes atomiques qui menacent directement les grandes villes de la côte Est. Le bras de fer commence. Un jeu dangereux, mêlant diplomatie secrète, blocus de Cuba par la marine américaine, diatribes outrées de Khrouchtchev relayées par Radio-Moscou et préparatifs d’invasion de Cuba par l’armée américaine et la CIA , impatiente de venger l’humiliation de la Baie des Cochons en 1961. Le nouveau livre de Michael Dobbs, journaliste au Washington Post, nous raconte ces journées d’octobre 1962 avec à la fois un vrai talent d’écrivain et la rigueur de l’historien.
Michael Dobbs appuie son approche sur deux partis pris qui donnent au livre un ton et finalement un contenu différents des ouvrages classiques sur la crise. Le premier réside dans la narration. Le modèle avoué de Dobbs est Le jour le plus long, de Cornelius Ryan, sur le débarquement en Normandie. Il s’agit de faire ressortir le rythme chaotique des événements et la simultanéité d’actions souvent contradictoires. Quasiment heure par heure, nous passons brusquement de la Maison Blanche où Kennedy réunit quotidiennement l’Ex-Com (rassemblant ses conseillers principaux, civils et militaires), à un sous-marin soviétique dans les profondeurs de l’Atlantique, armé d’une torpille nucléaire et bourré de marins assommés par l’odeur du diesel et par des chaleurs de plus de 40 degrés. Puis nous voici au Texas sur une base de l’US Air Force. Et, enfin, détour par Cuba, à la poursuite d’un Fidel Castro survitaminé dans un tourbillon d’inspections. Cet intérêt égal porté aux principaux décideurs et aux petits soldats de la crise (dont les décisions individuelles ou les erreurs sont parfois aussi lourdes de conséquences que celles du commandement) non seulement éclaire l’aspect humain de la confrontation mais dévoile la fragilité des chaînes de commandement.
Le récit détaillé du vol du capitaine Maultsby le 27 octobre résume bien cette approche. Au moment le plus tendu de la crise, l’U2 de Maultsby se perd au dessus de l’URSS. Sa mission était de récolter des poussières nucléaires (libérées par des tests atomiques) sans franchir la frontière. Ébloui par une aurore boréale à l’approche du pôle Nord, Maultsby n’arrive plus à s’orienter. S’ensuit une scène tragi-comique : Maultsby s’étonne que les étoiles ne soient plus là où elles devraient être. Il balaye avec frénésie les fréquences radios et finit par capter une chaine de musique pop en russe ! Il comprend son erreur. Qui pourrait être catastrophique si les soviétiques l’interprètent comme une ultime reconnaissance avant l’attaque nucléaire américaine !
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