On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

La comparaison entre Martin Malia et Éric Hobsbawm invite à un exercice de style sur le mode des Vies Parallèles de Plutarque : deux existences d’historiens qui ont traversé le "siècle des extrêmes", deux œuvres qui ont posé la question de son sens et l’ont trouvé dans le surgissement révolutionnaire de 1917. Mais alors que Martin Malia déploie son analyse à partir de l'accident lui-même, Hobsbawm cherche la résonance entre les événements et un air qui, comme la phrase de Vinteuil pour Swann, donne un sens à une expérience dont la cohérence ne va pas de soi. L’origine de ce questionnement n’est pas un acte, mais un discours, et ce discours est celui de Marx.
La publication chez Démopolis de dix articles, réunis sous le titre de Marx et l’histoire, offre l’occasion d’une nouvelle variation sur ce thème, mais l’anthologie peut dérouter par son manque de cohérence. Aucune présentation chronologique n’ordonne la variété des sujets abordés ; nul classement chronologique ne leur donne de succession. Le titre lui-même induit en erreur, puisque deux conférences seulement prennent Marx pour sujet. Sans l’aide d’un appareil critique conséquent, le lecteur doit donc trouver seul les clés de lecture qui font défaut par ailleurs.
Il existe, paradoxalement, une forme de circularité entre les textes d’Éric Hobsbawm. Elle tient davantage de l’herméneutique de Schleiermacher que du matérialisme historique de Marx. Chacun de ses ouvrages appelle les autres comme des échos nécessaires à sa compréhension. Marx et l’histoire implique ainsi une lecture croisée du reste de l’œuvre parce qu’il fait le bilan d’un parcours intellectuel. Et si l’on envisage cette nouvelle publication sous l’angle autobiographique, mieux vaudrait lire le "et" figurant sur la jaquette comme un disjonctif : il y a, d’un côté, une réflexion sur Marx, et de l’autre, une interrogation plus vaste sur le métier d’historien. L’articulation entre les deux ne va pas de soi et mérite d’être éclaircie.
Itinéraire d’un historien marxiste
Des Primitifs de la révolte (1959) à Marx et l’histoire (2008), Hobsbawm poursuit un dialogue permanent avec Marx, s’interrogeant sur l’application de sa théorie à l’histoire. Sa valeur essentielle est d’avoir contribué à abolir les privilèges d’une "histoire au singulier" purement chronologique, et à émanciper l’histoire économique et sociale. Mais tout débat implique une radicalisation des positions, jusqu’à la caricature de la pensée originelle réduite pour l’auteur à "un marxisme vulgaire". Dans cette vision déformée, les forces matérielles de production (c’est-à-dire l’organisation économique) déterminent toutes les autres activités humaines, et ce sont les contradictions de cette "infrastructure" qui expliquent le devenir historique. Cette interprétation orthodoxe, Hobsbawm la réfute parce qu’elle aboutit à un déterminisme radical.
3 commentaires
olivier
Beau texte sur le marxisme, même s'il laisse voir que Hobsbawm se sent vieux et désabusé, et surtout une belle critique qui oblige l'historien à oublier la structure et les structuralistes pour revenir aux fondamentaux de la dynamique sociale et politique.
Anonyme
Ipséité