On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Visions du monde capitaliste
Au-delà de ces difficultés théoriques immédiates, l'ouvrage récompense amplement les efforts de lecture qu'il demande, car il renouvelle les approches auteuristes des cinéastes en évitant le premier écueil du genre – écueil qu'un sujet comme le mal rendait d'autant plus dangereux –, celui de l'inventaire thématique. Brenez renouvelle aussi sa propre approche en se révélant moins formaliste – ce qui n'est absolument pas une critique par ailleurs – et en s'intéressant notamment à la réflexion de Ferrara sur le monde contemporain et la société capitaliste. Les outils d'analyse esthétique sont systématiquement mis au service de lectures contextualisées de l'œuvre.
Les analyses les plus éclairantes sont de notre point de vue le parallélisme entre la mafia et le capitalisme et la dimension mabusienne de l'univers de Ferrara . Ferrara développe une réflexion sur la démocratie, menacée par toutes formes de contre-pouvoirs économiques.
Brenez montre aussi que l'analyse des fonctionnements sociaux et communautaires passe nécessairement par celle de l'individu : sur ce terrain, Ferrara explore en profondeur une crise de l'identité moderne, dans la mesure où ses personnages sont soit "en-deçà" de l'individuation et de l'identité (les Body Snatchers par exemple, ou bien des acteurs fous ou drogués connaissant l'expérience de l'aliénation) ; soit sont "au-delà" en étant des figures de sainteté… Ferrara s'interroge ainsi sur l'individu en tant que "principe de résistance" et sur la disparition de l'humain.
De la religion à l'image
S'appuyant notamment sur Walter Benjamin, Brenez montre aussi les liens du capitalisme avec la religion. Derrière l'iconographie religieuse très présente chez le cinéaste, ce n'est pas une forme de mysticisme que révèle l'ouvrage, mais une réflexion sur l'image et les représentations. Brenez affirme que "le christianisme intéresse structurellement le cinéma [...] dans sa puissance figurative." C'est parce qu'elle repose sur des notions comme l'incarnation, sur des objets pris à la fois dans leur sens littéral et figuré, parce qu'elle est un ensemble de représentations que la religion catholique en particulier est si présente chez Ferrara. Là encore, l'approche de Brenez n'est pas thématique, mais "corporelle" pourrait-on dire. L'acteur – pilier du cinéma de Ferrara comme de celui d'une autre grande figure tutélaire qui traverse beaucoup l'ouvrage, John Cassavetes – est lui aussi confronté à un processus d'incarnation – ou de désincarnation dans les cas qui intéressent le plus Brenez. Il convient donc de relier la place de la religion à la définition que propose Brenez du cinéma comme "somatisation" , c'est-à-dire comme invention physique, comme "traduction de phénomènes psychiques, politiques et économiques en termes corporels". C'est aussi cette conception du cinéma qui justifie d'en examiner la logique figurative, c'est-à-dire de repérer ces éléments corporels et de comprendre à partir d'eux ces phénomènes plus abstraits.
L'image manquante
Un sujet récurrent du livre, et en particulier dès qu'il est question de The Blackout, est ainsi une interrogation sur l'image manquante. Si Ferrara montre beaucoup de choses, s'il représente le mal, Brenez évoque aussi tout ce que, précisément, il ne montre pas. Un film comme The Blackout est construit autour d'images impossibles, dérivées. Ainsi, Brenez examine avec minutie la façon dont la fin de ce film est une réécriture de celle de A Star is born de Cukor . Et la fin de l'ouvrage reprend des définitions de l'image autour de la question de la modernité . Ainsi, opposant image classique et image moderne, Brenez peut sembler reprendre des distinctions formulées par Deleuze dans L'image-mouvement et L'Image-temps, d'autant plus que son analyse de The Black-Out révèle en grande partie comment la mise en scène incarne des processus psychiques, ce que Deleuze avait formulé à propos de films comme Je t'aime, je t'aime de Resnais, dans un autre registre, dont le montage reproduit les heurts du cerveau humain.
Mais plus précisément, l'avènement de la modernité chez Deleuze correspond à la perte du lien entre les images et au règne de l'intervalle. Brenez montre de son côté comment Ferrara, dans son approche résolument moderne de la discontinuité, explore plutôt la question du lien entre les images. Si la modernité se caractérise indéniablement par une fragmentation, une isolation et une dissolution du plan, la mise en scène de Ferrara cherche des nœuds, des mises en rapport qui correspondent à une quête de l'absence![]()
* À lire également :
- une autre recension de l'ouvrage sur le site de la Bibliothèque du film.
2 commentaires
syrianenoire
rat des villes