Littérature
L'Europe des lettres. Réseaux épistolaires et construction de l'espace européen
Marie-Claire Hoock-Demarle
Éditeur : Albin Michel
Une Europe allemande
Mais les différentes correspondances choisies par Marie-Claire Hoock-Demarle ne reflètent pas tant les remous extérieurs que la perception qu’en ont ceux qui les vivent de si près. Le miroir de l’époque se fait miroir de l’intime et l’auteur analyse avec finesse les mutations d’un genre qui épouse son époque pour acquérir de plus en plus de poids. Aux simples lettres comptes rendus, destinées à un cercle restreint de fidèles et de connaissances succèdent les missives publiques, chargées de faire éclater la voix de leur auteur dans un rayon élargi. Les auteurs s’en servent pour faire pression sur leurs éditeurs, les femmes de lettres pour obtenir une autorisation de publication du roi… Les fonctions de ce média se multiplient. L’épistolaire aspire à devenir autre chose, ce qui en fait un genre hybride, difficile à cerner, mouvant et protéiforme, à l’image de ce siècle qui voit se transformer tout ce qu’il connaissait.
Toutefois, davantage que l’apparition d’un sentiment européen, ce que met au jour l’analyse de Marie-Claire Hoock-Demarle, c’est une écriture de l’exil. Qu’elle soit de Mme de Staël, contrainte de quitter la France pour l’Allemagne puis la Suisse, des Schlegel, déplacés à Paris, ou de Mawilda von Meysenbug, retirée en Angleterre, la lettre jette un pont vers la patrie d’origine, l’Allemagne le plus souvent, dans les exemples mis en avant par le livre. Et tel est bien le reproche que l’on pourrait faire à ce livre. Alors que son auteur entend montrer l’apparition d’une première conscience européenne, son point de vue reste essentiellement allemand. À de rares exceptions près – Mme de Staël ou Romain Rolland –, tous les épistoliers qu’elle choisit sont issus d’Allemagne, et leur point de comparaison reste germanique. Ce n’est donc pas tant l’élaboration de l’Europe qui se donne ainsi à lire que la perception qu’en ont les Allemands, eux-mêmes aux prises avec la constitution de leur propre nation.
Faute d’une véritable perspective qui prenne réellement en compte l’ensemble des populations européennes, ce livre manque donc son objectif. Il atteste certes une véritable mobilité des élites et des intellectuels sur le sol européen, et l’appropriation d’un passé culturel commun comme d’une histoire politique, économique identique vécue en simultané en plusieurs endroits du continent, mais l’utilisation systématique de l’exemple allemand pour en tirer des conclusions à l’échelle européenne reste trop partial et partiel pour convaincre pleinement
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