On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Il y a bientôt 50 ans, le général de Gaulle et le chancelier Adenauer scellaient la réconciliation entre la France et l'Allemagne en signant le Traité de l'Élysée. En dépit des mésententes passagères entre leurs dirigeants respectifs, à peu près tout le monde s'accorde à penser que les liens entre les deux pays sont aujourd'hui plus solides que jamais. Pas l'iconoclaste Peter Sloterdijk. À l'occasion d'une conférence donnée à Fribourg en novembre 2007, dont le texte est aujourd'hui publié en France, le philosophe allemand remettait en cause le concept d'amitié franco-allemande, décelant pour sa part un "processus de désamour" à l'œuvre depuis 1945. Pour entreprendre sa thérapie d'un couple à la dérive, l'auteur de Sphères s'appuie sur le théorème de la Maximal Stress Cooperation énoncé par le théoricien de la culture Heiner Mühlman en 1996
Le projet de Mühlmann tel que le décrit Sloterdijk consiste à "faire apparaître le lien entre la guerre et la culture à la lumière d'un modèle hautement généralisé de formations de collectifs produits par le stress". En vertu de ce modèle, l'épanouissement d'une structure collective dépend entre autres de sa capacité à tirer les bonnes conséquences du résultat d'un conflit armé. À l'issue d'une guerre, les vainqueurs se sentent fortifiés dans leurs choix collectifs. Les vaincus sont pour leur part contraints d'analyser leurs erreurs et de repenser leur rapport au monde sur un mode moins néfaste, processus désigné par le terme metanoïa. À partir de ces prémisses théoriques, Sloterdijk développe un ensemble de considérations stimulantes sur les évolutions de la France et de l'Allemagne au cours du dernier demi-siècle.
Bien que défaite en 1940, la France figure pourtant dans le camp des vainqueurs à l'issue du dernier conflit mondial. Si l'on en croit Sloterdijk, cette situation paradoxale ne pouvait aller sans incidence sur son travail d'"auto-évaluation d'après-stress". D'une part elle a entraîné "l'évasion gaulliste dans l'affirmation nationale" ; d'autre part elle a donné crédit au mythe de la France résistante forgé par la gauche communiste. Ce qui conduit l'auteur à résumer l'affrontement entre gaullistes et communistes en "un conflit entre deux stratégies incompatibles de falsification des résultats de la guerre".
S'il fait preuve d'une certaine indulgence à l'égard du général – lequel aura finalement manifesté certaines "qualités métanoiétiques" en "réconciliant la vieille droite avec la modernité républicaine" – l'auteur est moins tendre envers la gauche française, jugée coupable d'avoir cautionné le stalinisme par sa fuite en avant dans "l'hyper grandeur du socialisme", et coupable plus généralement d'analyses constamment éloignées de la réalité. On pourra trouver injuste qu'il expédie hâtivement dans le même enfer les staliniens et les représentants de la pensée critique française des années 60-70. Mais le format de l'essai, à peine cent pages, ne laisse guère de place pour de longs argumentaires. L'intention de Peter Sloterdijk est plutôt de suggérer que la psyché française repose sur deux mensonges vieux de cinquante ans, qui ont longtemps valu à notre pays de se complaire dans le culte de la grandeur et les illusions révolutionnaires.
2 commentaires
mephisto
La France comme L'allemagne était sortie vaincue et diminuée bien qu'elle soit moralement dans le camp des vainqueurs.Seuls les nazis ont été vaincus.
La différence essentielle entre les deux pays,c'est que pour l'Allemagne le PC était parqué en RDA à partir de 1945 tandis que pour la France,il a fallu composer avec et en 1945,il faisait plus de 30°/. et,pour les gouvernements de l'époque,en pleine guerre froide,ce n'était pas facile!
Il a fallu attendre la chute du mur et la fin des idéologies pour que les choses se normalisent en France alors qu'en Allemagne c'est l'effondrement de l'économie et du régime qui ont conduit à cette chute.
Thierry Catrou