Critique littéraire
Que fait la critique ?
Frédérique Toudoire-Surlapierre
Éditeur : Klincksieck
Dans son
Sur Racine, Roland Barthes réunit en 1963 des textes qui interrogent la prétendue transparence du texte racinien et renouvellent la critique en général, en proposant une "anthropologie racinienne". Pour Roland Barthes, il s'agit de "reconnaître [notre] impuissance à dire vrai sur Racine" et d'exiger du critique, une fois admise la subjectivité de toute lecture, un positionnement théorique clair. Raymond Picard, auteur d'une thèse sur
La Carrière de Jean Racine, réplique avec force, par article dans
Le Monde du 14 mars 1964, "M. Barthes et la critique universitaire", puis dans un essai intitulé
Nouvelle critique, nouvelle imposture, en 1965, où il met en cause l'usage du jargon, l'esprit de système, "l'impressionnisme", le manque de scientificité et la méconnaissance, par Roland Barthes, des travaux universitaires sur la question. Barthes lui répond magistralement dans Critique et vérité. Cette controverse, l’une des plus violentes des années structuralistes, a marqué durablement la conception moderne de la critique.
De la "nouvelle critique" aux critiques contemporaines et aux nouveaux médias
L'ouvrage analyse finement les aspects multiples de ces redéfinitions et de bien d'autres débats, mais la controverse sur la "nouvelle critique" tend à prendre le dessus, peut-être parce qu'elle rassemble en un moment trop de questions essentielles pour laisser une place aux développements qui l'ont suivie. Si Frédérique Toudoire-Surlapierre s'appuie largement sur les travaux de Gérard Genette ou d'Antoine Compagnon, travaux déjà bien éprouvés, et s'intéresse à ceux de Pierre Jourde, elle explore peu de pistes contemporaines et s'intéresse surtout au domaine français. En ce sens, l'on peut regretter que l'auteure n'ait pas soumis à l'analyse le champ de la critique américaine, dont les travaux de Judith Butler offrent un exemple de niveau international. Ceux de Peter Sloterdijk ou de Slavoj Žižek auraient également permis de continuer la réflexion de Frédérique Toudoire-Surlapierre à propos des liens entre critique et philosophie. L'ouvrage propose d'éclairants développements sur la nature de la critique de radio ou de télévision ("Apostrophes", "Esprit critique" et "Du jour au lendemain" entre autres). En revanche, après une telle entreprise de définitions et redéfinitions, on aimerait en savoir plus sur la critique à l'heure du
World Wide Web , la critique des quotidiens et les modèles concurrents que sont la critique dramatique et cinématographique, rapidement évoqués. Il est vrai que le format des "50 questions" est court pour explorer une pratique si "prolixe", et que la multiplication des entrées favorise un questionnement dynamique plutôt qu'une analyse exhaustive.
Partant de l’adage vite écarté selon lequel la critique fait peur, et à raison, Frédérique Toudoire-Surlapierre nous mène, au terme de cinquante "questions fréquemment posées", à l'idée d'une critique "voluptueusement transmissible" grâce à la télévision. La fonction "dialogique" de la critique et l'avènement à travers elle d'un débat sur les "valeurs humaines" sont présentés comme les preuves de sa nécessité au sein d'une démonstration qui s'appuie sur une vision chronologique et parfois téléologique, répétée de développement en développement. C'est pourquoi, peut-être, la lecture cursive de l'ouvrage donne l'impression d'une tentative de persuasion mettant en scène un sens de l'histoire de la critique, parvenue, en abandonnant sa prétention à l'objectivité et à la transparence, à une forme de maturité… ce qui suscite, à la fin de l'ouvrage, une foule de nouvelles questions
Aucun commentaire