Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Cet opuscule est une revue de l’état de la recherche en éthique des affaires. C’est toute son ambition, et il l’accomplit. Un tel document manquait jusqu’à ce jour. On regrettera juste qu’à force de concision certains passages frisent l’incompréhensibilité, si bien que les cadres d’entreprise peu rompus au style académique auront du mal à en tirer quelque chose d’utile pour eux. Pourtant, cette synthèse est bien faite, et il faut espérer que les professeurs de gestion et les formateurs et conseillers qui opèrent en entreprise trouveront là matière à nourrir leurs interventions auprès de ce public.
La majeure partie des personnes concernées par les affaires adhèrent spontanément à l’idée d’une "séparation" entre la morale et la sphère économique, qui a ses propres règles. Cette conception s’inspire de la position de Milton Friedman, pour qui "la responsabilité sociale de l’entreprise est d’accroître ses profits", mais en la radicalisant. En effet, pour Friedman, le dirigeant d’entreprise est "l’agent des individus qui possèdent l’entreprise". À ce titre, sa responsabilité est de "conduire l’entreprise en accord avec leurs désirs, qui seront généralement de gagner le plus d’argent possible tout en se conformant aux règles fondamentales de la société, à la fois celles qui sont fixées par la loi et celles qui résultent des coutumes morales".
Le vice du raisonnement de Friedman apparaît dans un raccourci, celui qui fait des actionnaires les propriétaires "de l’entreprise" et non "du capital de l’entreprise". Une entreprise n’est pas un capital mais un fait social ; comme tel, elle n’a pas de propriétaire mais des participants. Dit autrement, "une entreprise est plus que la somme des individus qui participent à ses activités". Or ce point de vue holiste est la seule manière de justifier la revendication de liberté pour les entreprises. Pour pouvoir prétendre être libre, une entreprise doit être elle-même un agent moral, c’est-à-dire une entité propre qui a des responsabilités. (D’autre part, on remarquera en passant que, si Friedman précise que le désir des actionnaires est "généralement" de gagner de l’argent, il oublie ensuite cette réserve et raisonne comme si leur unique but était effectivement de maximiser les profits. Ce type de généralisation abusive est fréquent dans les raisonnements des économistes, mais ne peut être importé en philosophie).
En se popularisant, cette doctrine a négligé la prise en compte des normes juridiques et morales de la société, le "minimum moral" que réservait Friedman avec sagesse. Il en résulte une vision des affaires comme séparées de la vie sociale et régies par des règles propres, telles un jeu. L’idée est que l’économie a ses règles, qui ne sont pas celles de la société mais qui ont leur autonomie et leur légitimité dans leur domaine. Cette métaphore du jeu, pourtant peu féconde, a inspiré quelques auteurs, mais elle s’est surtout répandue dans le milieu des affaires.
1 commentaire
Pernette
le site "pernethique.ch" Une ébauche d'éthique universelle construite sur les symétries et leurs brisures à l'intention des institutions internationales. Bien amicalement. JJ Pernet