On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Impossible biographie
Depuis la parution, en 1972, du volume de la "bibliothèque de la Pléiade" réunissant les Œuvres complètes de Saint-John Perse, volume exceptionnellement composé par l’auteur lui-même , le monde littéraire avait à maintes reprises relevé et commenté le caractère assez largement fictionnel du portrait que le poète y dresse d’Alexis Léger, et les multiples réécritures dont la carrière du diplomate y fait l’objet ; accumulés, ces petits arrangements ont transformé le plomb de l’histoire en l’or splendide du masque derrière lequel Saint-John Perse a voulu dissimuler le visage d’Alexis Léger, dont la stature ne pouvait se hausser aux dimensions que le poète avait fini par prendre.
Dès la parution, Alain Bosquet, admirateur et proche de Perse, faisait part à Marthe de Fels, autre proche, de ses "réserves au sujet du volume de la Pléiade, entièrement préparé et mis au point par Perse : les éléments biographiques – surtout à l’époque de Munich – y sont tendancieux, tandis que ses lettres, sans qu’il ait consulté leurs destinataires, apparaissent avec des coupures, des omissions, des arrangements qui lui donnent toujours le beau rôle". Ne cachant pas son "malaise", il ajoutait : "Tout, dans la vie littéraire de Saint-John Perse, a été orchestré par lui, sans faille ni humilité naturelle. Sa majesté nous est connue, ainsi que sa façon de dominer son œuvre, au même titre que ses amitiés. Cette image, au fur et à mesure que les témoins disparaissent, qui pourra la corriger ? […] On ne connaîtra jamais de Saint-John Perse que la parade, la solennité, la grandeur étudiée, le mythe, la légende, le personnage privé de ses angoisses et de ses simplicités […]" .
Jusqu’à présent, l’activité éditoriale concernant Saint-John Perse n’avait pas suffit à faire mentir Alain Bosquet ; elle est grevée du même déséquilibre que le sont les "recherches universitaires, presque toutes consacrées à Saint-John Perse, au détriment du destin politique d’Alexis Léger […]" . Il fallait la méthode sans concession d’un historien pour parvenir à retracer ce destin en démêlant le vrai du faux ; c’est désormais chose faite grâce au livre de Renaud Meltz, Alexis Léger dit Saint-John Perse, fruit d’un abondant travail universitaire et aboutissement d’une recherche minutieuse effectuée grâce à toutes les sources disponibles, des archives du Quai d’Orsay à la correspondance non retouchée de Saint-John Perse, dont les manuscrits originaux, étrangement, ont été légués par le poète à sa Fondation, comme pour permettre l’éventuelle déconstruction d’une légende pourtant si méticuleusement forgée.
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