Environnement et développement durable
Au temps des catastrophes. Résister à la barbarie qui vient.
Isabelle Stengers
Éditeur : Les Empêcheurs de penser en rond
"Ce à quoi nous avons à créer réponse", écrit Stengers, "est l’intrusion de Gaïa"
. Que faut-il entendre par là ? Pourquoi solliciter ce nom dont l’or s’est quelque peu terni entre les mains des élucubrateurs du
New Age ? Nommer Gaïa, prévient l’auteure, est plus qu’un simple acte de baptême, c’est une opération pragmatique "qui confère à ce qui est nommé le pouvoir de nous faire sentir et penser sur le mode qu’appelle le nom"
. A ses yeux, le bénéfice à espérer du choix d’une telle appellation est double. Le nom de Gaïa rappelle que la théorie qui lui est liée, que James Lovelock et Lynn Margulis ont avancée au début des années 1970 pour désigner le système autorégulé que formeraient ensemble la vie et la terre, a une origine scientifique. Par là, il s’agit de faire entendre qu’il faut "résister à la tentation d’une opposition brutale entre les sciences et les savoirs réputés ‘non scientifiques’", parce que leur "couplage sera nécessaire si nous devons apprendre à répondre à ce qui a déjà commencé"
.
Mais l’intérêt du nom de Gaïa est qu’il réussit comme nul autre à communiquer le sens d’une transcendance, celle d’un "agencement chatouilleux de forces indifférentes à nos raisons et à nos projets"
, dont nous avons besoin pour lutter contre cette autre forme de transcendance que menacent de devenir les bien nommées "lois du marché" s’imposant quels que soient nos projets et espoirs futiles. L’intrusion de Gaïa a l’incomparable mérite de ramener le mode de transcendance du capitalisme aux conditions réelles de son fonctionnement en révélant qu’en lieu et place d’un système prétendument autorégulé et automatique dont la logique échappe au politique, nous avons affaire à une entreprise qui repose sur tout un appareillage gigantesque de lois, de règlements, de contraintes, d’institutions toujours en mutation. Loin d’être implacable, la logique de fonctionnement capitaliste est seulement "radicalement irresponsable", incapable de "faire autrement que d’identifier l’intrusion de Gaïa avec l’apparition d’un nouveau champ d’opportunités"
.
On l’aura compris, se fier au capitalisme qui se présente aujourd’hui comme soucieux de préservation et de durabilité serait commettre la même erreur que la grenouille de la fable qui accepta de porter un scorpion sur son dos pour lui faire traverser une rivière. S’il la piquait, ne se noieraient-ils pas tous les deux ? Il la piqua pourtant en plein milieu de la rivière. En son dernier souffle la grenouille murmura : "Pourquoi ?" À quoi le scorpion, juste avant de couler, répondit : "C’est dans ma nature, je n’ai pu faire autrement." Et Isabelle Stengers de conclure : "C’est dans la nature du capitalisme que d’exploiter les opportunités, il ne peut faire autrement."
5 commentaires
Hicham-Stéphane Afeissa
Je réponds un peu dans le désordre, si vous le voulez bien.
Oui, bien sûr Isabelle Stengers parle d'Internet comme d'un instrument de lutte dont le potentiel attend d'être exploité, mais elle fait plus qu'en parler : elle s'en sert déjà comme tel (je songe notamment à la diffusion et à la traduction des textes de Starhawk).
Le choix de parler des intermittents est-il incongru? Il faut ne pas avoir lu de bien près le livre pour le penser. Le combat des intermittents est extrêmement symptomatique et peut servir de révélateur des enjeux qui animent d'autres combats. J'avoue avoir hésité sur ce point, car l'auteure ne parle pas des intermittents dans le livre - aussi n'ai-je pas hésité à l'interroger, et celle-ci a eu la gentillesse de me faire savoir qu'elle jugeait ce choix de présentation pertinent. Voilà qui répond, n'est-ce pas, à la remarque selon laquelle le compte-rendu exprimerait une opinion personnelle. Faut-il s'excuser de proposer, dans le cadre de son compte rendu, une interprétation d'un livre dont on a choisi de parler précisément parce qu'il nous a donné à penser?
Salade
On ne parle pas vraiment d'internet.
Pourtant lieu "commun" de lutte et d'alliages subtils...et complémentaires
Que pense I Stengers d'internet? Des blogs?
Luc
loyseau
atelierdupoete