On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Médecin psychiatre et psychanalyste, René Major s’intéresse particulièrement au lien entre la psychanalyse et la politique, animant sur ce sujet un séminaire de l’IHEP (Institut des hautes études en psychanalyse situé à l’École normale supérieure de la rue d’Ulm). Dans son ouvrage intitulé L’homme sans particularités, où s’alternent réflexions et "dialogue", il nous livre ses réflexions sur le discours politique des dernières élections françaises.
La démocratie
Si l’homme se demande ce que veut la femme et si la femme se demande ce que veut l’homme, le pouvoir politique ne se demande pas ce que veut le peuple : il prétend le savoir. En effet, nous dit l’auteur, l’homme ou la femme politique attendent du peuple qu’il se reconnaisse dans leur désir, qu’il s’y identifie. Mais alors, la question est posée : "Pourquoi est-ce que nous ne l’écoutons pas [le/la candidat(e)] avec le juste soupçon ?" Car, nous dit l’auteur, la démocratie est une promesse dont l’accomplissement ne cesse d’être différé. Promesse de meilleure démocratie véhiculée par des discours politiques qui séduisent le peuple, amenant une identification massive de celui-ci au désir de tel leader politique. Tout laisse donc croire à une élection démocratique confirmée par un vote massif envers tel candidat. Et pourtant, certains pouvoirs politiques ainsi élus, de façon démocratique avec un vote clair du peuple, pourraient néanmoins en arriver à détruire l’égalité et la liberté…
Comment une telle manipulation serait-elle possible ? Peut-être suffit-il de s’inspirer des États-Unis et de transformer le meeting politique où pourraient se débattre des projets et des idées en de grands shows avec des vedettes de la télévision ou du cinéma populaire. Ajoutez à cela le renoncement à l’exigence d’une haute orientation éducative et culturelle au profit de slogans et tout laisse croire à une forte proximité entre le leader politique candidat et le peuple qui va l’élire. L’expérience montre que cette croyance disparaît dès qu’il obtient le pouvoir. René Major se réfère alors à une caricature de Plantu publiée seulement quelques jours après l’élection du président : "silence les pauvres", rappelant que cet homme si proche du peuple durant sa campagne présidentielle est parti en jet privé sur un yacht en Méditerranée une fois élu.
Mais transformer le meeting politique en show populaire ne suffit pas. Il faut en passer par un "récit de soi" auquel le président s’est livré sans pudeur : "J’ai changé parce que les épreuves de la vie m’ont changé (…). J’ai changé parce que le pouvoir politique m’a changé (…). J’ai changé parce qu’on change forcément quand on est confronté à l’angoisse de l’ouvrier qui a peur que son usine ferme." Vers quoi change-t-on, pourrait-on se demander. Et la recette est partagée, sa rivale faisant de même : "En tant que mère, je veux pour tous les enfants qui naissent et grandissent en France ce que j’ai voulu pour mes propres enfants." S’ajoute enfin le discours performatif du futur élu : "Je dis tout ce que je ferai et ferai tout ce que je dis", clamant : "Je veux une démocratie irréprochable." Cette affirmation de son désir d’irréprochabilité amène sournoisement le peuple à croire que celui qu’il va élire est incorruptible. Mais comment pourrait-on exiger d’une démocratie qu’elle soit irréprochable et être soi-même corruptible, sensible aux enjeux financiers des amis au détriment d'une plus juste répartition ? Finalement, le candidat finit par se faire applaudir et élire par ceux-là même qu’il est en train de duper.
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