Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !

On trouve, à l’origine de la recension qu’on va lire, une sincère déception. Alain Fleischer. Même si l’on ne connaît pas son travail, pour peu que l’on se tienne un peu au courant de ce qui se fait dans ce pays, on se dit : c’est quelque chose. Ses romans sont, selon la formule, plébiscités par la critique (ce qui ne veut pas dire grand-chose), mais aussi soutenus par les rares personnes qui savent encore lire aujourd’hui. Je vois que Sollers loue les qualités romanesques des Ambitions désavouées (Seuil, 2003) dans le Journal du dimanche, je relis dans L’Atelier du roman un long article élogieux consacré à La Hache et le Violon (Seuil, 2004). Le bonhomme a publié chez Verdier, écrit dans Trafic, autant d’indéniables gages de qualité.
Et pourtant… que ce volume est pénible à lire intégralement (ce que j’ai fait, pourtant) ! Et il doit en suivre un second ! On est bien face à une écriture "littéraire", pour parler comme les éditeurs qui distinguent ainsi ce qu’ils n’osent plus publier de ce qu’ils publient en quantités industrielles, une écriture qui ne s’autorise aucune des facilités du journalisme et qui s’aventure vers le commentaire d’œuvres exigeantes . Un véritable essai (qu’il soit composé de textes et d’interventions d’origines variées n’y change rien), dont les effets d’écriture sont indissociables des significations qu’elles tracent. On doit même ajouter que le volume est en lui-même très beau, comme le sont souvent les livres publiés par Galaade – en témoignent les œuvres complètes de Claude Vigée publiées plus tôt dans l’année : des pages noires viennent scander l’ensemble, distinguant les parties d’un livre qui vous accueille avec le regard impérieux de son auteur (impressionnant portrait !).
Les différents titres sont décomposés comme ces citations que pratique Godard dans son cinéma, surgissant comme au ralenti, à chaque page que l’on tourne . Bref d’un strict point de vue plastique le livre est assurément très beau. Ce qu’il dit n’est d’ailleurs à aucun moment faux ou imbécile, seulement d’une insondable banalité.
Ici l’on s’entretient des rapports entre l’image et le temps, image fixe, image arrêtée, avec ces paradoxes déjà lus cent fois sur la photographie capable aussi bien de raconter toute une histoire que de saisir l’instant, tandis que le cinéma parvient à dire le vide comme il peut entraîner son public dans les fables les plus complexes. Certes, certes, d’ailleurs le contraire est aussi vrai. Avant cela, on a eu droit à quelques analyses sur la question de la Shoah et de ses images, où l’on ne quitte pas le périmètre des discours habituellement consacrés à la question, sur l’indicible et l’immontrable, l’impensable et l’inoubliable – autant de propos justifiés assurément, mais qui ne font que répéter, en les affadissant, des propos dits ailleurs avec une toute autre force. Plus loin, une description laborieusement minutieuse du travail non moins laborieux de Michael Snow, une lecture poussive d’Ascenseur pour l’échafaud (film qui invite pourtant à l’élégance !)... À aucun moment l’on ne croise un réel bonheur d’écriture, une formule, une image (à la limite cette idée de " ruines du temps", au début, mais ensuite plus rien) qui justifieraient le volumineux travail ainsi rassemblé.
La nécessité absente
Je songe justement à certains importants recueils publiés par des écrivains depuis une dizaine d’années. Pour qu’ils marquent leur lecteur doit toujours surgir, à un moment ou à un autre, une nécessité, une pensée, une vision du monde. C’est le cas, me semble-t-il, dans La Guerre du goût ou Éloge de l’infini de Philippe Sollers, chez qui s’ajoute une ambition encyclopédique immense, un peu délirante et pour tout dire émouvante ; également dans les Exorcismes spirituels de Philippe Muray (en tout cas dans les deux premiers volumes), plus récemment dans L’Autoportrait au visage absent de Jean Clair.
1 commentaire
Nerval
Et Fleischer est un immense photographe. Je viens de voir "La Nuit des images", il y a des choses formidables au Fresnoy.