Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Un cinéma à la première personne
Nanni Moretti est un auteur qui depuis son premier long métrage, Je suis un autarcique, en 1976, ne cesse de questionner la société italienne au travers du prisme autobiographique d'une auto-fiction distanciée. Qu'il s'agisse du personnage de son double cinématographique Michele Apicella, de la mise en scène de sa propre vie dans Aprile ou bien même de l'étonnante incarnation de Berlusconi dans le finale du Caïman : tous les personnages interprétés par Moretti dans ses films se révèlent indissociables de la personnalité du cinéaste qui les incarne. Il est donc difficile pour qui connaît bien l'œuvre du réalisateur de ne pas également connaître nombre des événements et des questionnements qui jalonnent son existence depuis maintenant plus de trente ans.
C'est pourquoi en dépit des nombreux (et passionnants) documents inédits qu'il contient et de sa rigoureuse approche chronologique, cet ouvrage, Entretiens avec Nanni Moretti, publié à l'occasion de la rétrospective organisée à Locarno en 2008, ne constitue qu'une demi réussite éditoriale. En effet, s'il s'impose comme un outil de référence idéal pour tout ce qui concerne les relations de Moretti avec ses collaborateurs, son activité de producteur ou bien encore son engagement politique au sein de la vie publique italienne (et notamment le mouvement des girotondi qu'il a initié en 2002), cette exhaustivité biographique se fait au détriment de la part la plus souterraine - car la moins revendiquée - du travail du réalisateur.
Là où précisément l'enjeu de ces entretiens aurait dû être pour les deux auteurs Carlo Chatrian et Eugenio Renzi de replacer le cinéma de Moretti dans une perspective critique en cherchant à "dévoiler" ses partis pris et ses influences artistiques, on n'apprend ici que très peu de choses sur les rapports qu'entretient le cinéaste avec l'histoire du cinéma et avec la forme cinématographique en général. S'il confesse avoir un rapport privilégié avec la salle de cinéma, Moretti parle plus souvent de ses "collègues" de travail que sont Daniele Luchetti, Carlo Mazzacurati et Mimmo Calopresti que de Fellini ou de Jean-Luc Godard. Par ailleurs, aucune analyse précise de séquence comparable à ce qui a fait la réussite du Hitchcock/Truffaut ne vient éclairer la démarche du cinéaste ; ses choix de mise en scène restant cantonnés au fil de la conversation à des partis pris purement subjectifs, voire à des anecdotes biographiques non dénuées d'intérêt mais sans fondement esthétique.
Moretti, maître de la parole
Cette omission critique trouve une part de son origine dans le caractère trop policé de l'échange ainsi que dans le trop grand respect des auteurs à l'égard de leur interlocuteur. Un livre d'entretiens gagne souvent à oser porter la contradiction pour mettre à jour la pensée et la sensibilité de son objet d'études. Or, dans le cas présent, aucun des deux critiques ne parvient à ébranler la forteresse intellectuelle d'un cinéaste dont Mimmo Calopresti dit : "Les gens qui travaillent avec lui, particulièrement en ce moment, doivent avoir le courage de l'affronter, parce que Nanni aime les personnes libres et sûres d'elles" .
N'insistant presque jamais lorsqu'ils ne parviennent pas à obtenir de réponses satisfaisantes à leurs questions, les deux journalistes laissent - de fait - Moretti diriger l'entretien comme il l'entend. C'est-à-dire loin de toute polémique esthétique et de toute percée dans le domaine de la sensibilité. Se voulant "irréprochable" dans ses réponses, Nanni Moretti sait en effet parfaitement être tout à la fois précis dans le détail des événements et empêcher toute échappée interprétative, comparative ou introspective relative à ses films. Ce qui a pour conséquence fâcheuse la quasi disparition de toute confrontation artistique et l'étonnante éclipse de la question du goût au sein de l'ouvrage.
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