Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Qu’est-ce que la théorie critique ?
nonfiction.fr : La Découverte inaugure une nouvelle collection intitulée "Théorie critique" dont vous assurez la responsabilité. On constate depuis certaines années un renouveau de la pensée critique héritée des tentatives d’Horkheimer et d'Adorno au début des années 1930. En quoi cette collection s'inscrit-elle dans cette postérité ? S'agit-il d'une tentative pour en revenir au meilleur de la tradition marxiste ou le projet est-il plus vaste ?
Olivier Voirol : Cette collection s’inscrit explicitement dans la lignée de cet héritage. Mais elle ne s’y restreint pas, car elle se veut ouverte et en phase avec le temps présent. Pour clarifier ce projet, il est sans doute nécessaire de revenir sur le programme de la théorie critique des années 1930 dont vous parlez. Ce programme se caractérisait par plusieurs orientations. Premièrement, il défendait une posture intellectuelle échappant au positivisme de la "théorie traditionnelle", laquelle masque son point de vue de connaissance sur le monde social tout en servant les "performances du système" et en redoublant les rapports de domination en place. Dans sa volonté d’échapper à ce retrait positiviste, la théorie critique entendait assumer son point de vue épistémique de manière réflexive en "déterminant elle-même ce qu’elle doit faire et à quoi elle doit servir", selon les termes d'Horkheimer. Loin de renforcer le "système", son intérêt de connaissance était celui de "l’intérêt des masses à la suppression de l’injustice sociale".
Deuxièmement, ce programme s’appuyait sur une philosophie de l’histoire qui présupposait un intérêt pratique à l’émancipation, offrant un point d’appui intramondain à la critique théorique ; celle-ci était censée travailler au déploiement de ces potentiels émancipatoires sur le plan de la théorie, notamment en servant ce processus émancipatoire par l’identification des obstacles se dressant sur son chemin et par le dévoilement des mécanismes de la domination.
Aussi devait-elle, troisièmement, développer une perspective d’analyse de la société capable de la restituer dans son intelligibilité d’ensemble sans fragmenter les réalités en sous-domaines en les isolant les uns des autres, comme le fait la "théorie traditionnelle". C’est pour cette raison que le concept de "totalité" joue un rôle si important dans le programme initial de la théorie critique : l’impossibilité de penser la société comme un tout paralyse les capacités d’action pratique tournées vers la transformation des rapports sociaux – dans le sens d’une collectivité consciente d’elle-même et gouvernée par la raison.
Si la philosophie sociale offre, quatrièmement, le point d’accès à cette perspective de la "totalité", il n’est possible qu’en s’appuyant sur des recherches empiriques menées dans différents domaines de la connaissance : l’économie, la famille, la culture, la personnalité, le droit, les mœurs, etc. La recherche empirique permet, en effet, d’échapper au point de vue spéculatif détaché des dynamiques sociales effectives au sein de la société. En même temps, elle permet d’identifier les "blocages" du procès d’émancipation pratique sensé gouverner le progrès historique : c’est, entre autres, pour cette raison que la sociologie et la psychanalyse ont joué un rôle majeur dans le programme initial de la théorie critique.
On pourrait enfin ajouter, cinquièmement, une volonté – qui était assez peu commune dans le contexte de l’époque – d‘échapper à la réduction économiciste du marxisme en prenant en compte, sans les réduire à la "base économique", le domaine de la culture et le développement de la psyché, dans un cadre général qui pensait les répercussions du passage du capitalisme libéral au "capitalisme monopolistique".
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