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(Re)découvrir la théorie critique
[mardi 16 décembre 2008 - 05:00]

Qu’est-ce que la théorie critique ?

nonfiction.fr : La Découverte inaugure une nouvelle collection intitulée "Théorie critique" dont vous assurez la responsabilité. On constate depuis certaines années un renouveau de la pensée critique héritée des tentatives d’Horkheimer et d'Adorno au début des années 1930. En quoi cette collection s'inscrit-elle dans cette postérité ? S'agit-il d'une tentative pour en revenir au meilleur de la tradition marxiste ou le projet est-il plus vaste ?

Olivier Voirol : Cette collection s’inscrit explicitement dans la lignée de cet héritage. Mais elle ne s’y restreint pas, car elle se veut ouverte et en phase avec le temps présent. Pour clarifier ce projet, il est sans doute nécessaire de revenir sur le programme de la théorie critique des années 1930 dont vous parlez. Ce programme se caractérisait par plusieurs orientations. Premièrement, il défendait une posture intellectuelle échappant au positivisme de la "théorie traditionnelle", laquelle masque son point de vue de connaissance sur le monde social tout en servant les "performances du système" et en redoublant les rapports de domination en place. Dans sa volonté d’échapper à ce retrait positiviste, la théorie critique entendait assumer son point de vue épistémique de manière réflexive en "déterminant elle-même ce qu’elle doit faire et à quoi elle doit servir", selon les termes d'Horkheimer. Loin de renforcer le "système", son intérêt de connaissance était celui de "l’intérêt des masses à la suppression de l’injustice sociale".

Deuxièmement, ce programme s’appuyait sur une philosophie de l’histoire qui présupposait un intérêt pratique à l’émancipation, offrant un point d’appui intramondain à la critique théorique ; celle-ci était censée travailler au déploiement de ces potentiels émancipatoires sur le plan de la théorie, notamment en servant ce processus émancipatoire par l’identification des obstacles se dressant sur son chemin et par le dévoilement des mécanismes de la domination.

Aussi devait-elle, troisièmement, développer une perspective d’analyse de la société capable de la restituer dans son intelligibilité d’ensemble sans fragmenter les réalités en sous-domaines en les isolant les uns des autres, comme le fait la "théorie traditionnelle". C’est pour cette raison que le concept de "totalité" joue un rôle si important dans le programme initial de la théorie critique : l’impossibilité de penser la société comme un tout paralyse les capacités d’action pratique tournées vers la transformation des rapports sociaux – dans le sens d’une collectivité consciente d’elle-même et gouvernée par la raison.

Si la philosophie sociale offre, quatrièmement, le point d’accès à cette perspective de la "totalité", il n’est possible qu’en s’appuyant sur des recherches empiriques menées dans différents domaines de la connaissance : l’économie, la famille, la culture, la personnalité, le droit, les mœurs, etc. La recherche empirique permet, en effet, d’échapper au point de vue spéculatif détaché des dynamiques sociales effectives au sein de la société. En même temps, elle permet d’identifier les "blocages" du procès d’émancipation pratique sensé gouverner le progrès historique : c’est, entre autres, pour cette raison que la sociologie et la psychanalyse ont joué un rôle majeur dans le programme initial de la théorie critique.

On pourrait enfin ajouter, cinquièmement, une volonté – qui était assez peu commune dans le contexte de l’époque – d‘échapper à la réduction économiciste du marxisme en prenant en compte, sans les réduire à la "base économique", le domaine de la culture et le développement de la psyché, dans un cadre général qui pensait les répercussions du passage du capitalisme libéral au "capitalisme monopolistique".


Que retenir de la théorie critique ?

Dans le contexte actuel, on peut s’interroger sur ce qui peut être retenu de ce programme initial de la théorie critique. En quoi une collection peut à l’heure actuelle, se revendiquer de près ou de loin de ce programme ? Tout d’abord, il faut souligner que de nombreux travaux et recherches contemporains, que ce soit en France, en Allemagne, aux États-Unis ou encore en Amérique latine, témoignent du fait que ce programme continue d’insuffler, à l’heure actuelle, une pensée critique en philosophie et dans les sciences sociales. Pour autant, cela ne veut pas dire que ce programme de la théorie critique, tel qu’il a été formulé dans les années trente, peut être reconduit sans ruptures de nos jours. On sait d’ailleurs que certaines de ses dimensions avaient été abandonnées en cours de route, y compris par les membres de la première génération de l’École de Francfort.

En ce début du XXIe siècle, nous sommes bien sûr dans un contexte intellectuel, économique, politique et social profondément différent. Les enjeux politiques et intellectuels ne sont plus les mêmes, bien que des parallèles historiques peuvent être tissés. Nous ne disposons plus de la "charpente" théorique offerte à l’époque par le matérialisme historique, qui était le point d’articulation entre ces domaines distincts de la connaissance en offrant une conception de l’histoire comme lieu d’un progrès émancipatoire.

Si ces réserves ne doivent en aucun cas être prises à la légère, elles n’ôtent en rien, sous certains aspects, sa "fraîcheur" à la théorie critique et son actualité intellectuelle dans le contexte actuel. Cela suppose toutefois que ce programme doit être repensé dans les termes contemporains et mis à profit à l’aune des questionnements de notre époque. En bref, il s’agit ni de reconduire ce programme à l’identique, ni de renoncer à ses potentiels théoriques et à ses concepts centraux. C’est un défi, assez ambitieux, mais il vaut la peine d’être lancé.

Je pense qu’il offre un modèle de la critique qui se démarque de la plupart des modèles critiques contemporains. En effet, il promeut un type d’attitude intellectuelle porté vers la réflexivité des normes sur lequel la critique se fonde tout en renonçant à un point de vue critique purement spéculatif ; le terreau de la critique se situe dans les pratiques effectives des acteurs sociaux dont la théorie se donne pour tâche de montrer qu’elles sont porteuses de potentiels libérateurs. Autrement dit, la critique francfortoise est une critique normative dont les fondements ne sont pas abstraits car ils se trouvent dans des pratiques effectives des acteurs sociaux.

Par ailleurs, ce programme offre une certaine conception, non seulement de l’articulation entre philosophie sociale et recherche empirique, mais aussi de l’articulation entre des disciplines comme le droit, l’économie, la psychanalyse et la sociologie. Ainsi, sans se référer nécessairement au concept hégélien de "totalité" qui organisait le programme interdisciplinaire du projet initial de la théorie critique, il autorise, encore aujourd’hui, la collaboration de disciplines distinctes dans un projet commun.

Enfin, c’est un projet qui ne renonce pas aux catégories critiques issues du marxisme ; il dit quelque chose sur l’économie tout en refusant son autonomisation dans le giron de la science économique, sans adhérer à une conception déterministe classique. Dans la perspective d'Axel Honneth, par exemple, les rapports économiques sont au cœur des rapports de reconnaissance, ils sont traversés par des normes et des processus évaluatifs, engendrent des dénis de reconnaissance qui peuvent mener à des conflits irréductibles aux catégories classiques des sciences économiques. Une telle perspective reprend effectivement, de manière novatrice, certains éléments de la tradition marxiste.



La collection "Théorie critique" à la Découverte entend se situer dans les débats contemporains sur ces questions, dans le sillage de cet héritage théorique mais sans s’enfermer uniquement dans ce dernier. À vrai dire, elle conçoit la théorie critique avant tout comme une attitude intellectuelle partageant des affinités avec les quatre éléments que j’ai mentionnés précédemment. Dans ce sens, elle entend faire place à des ouvrages de philosophie et de sociologie qui se penchent sur l’étude de phénomènes concrets et contemporains en s’inspirant d’intuitions théoriques similaires. Cette collection n’entend donc pas se restreindre à la théorie critique au sens étroit du programme horkheimerien des années trente.


Développer de nouveaux outils critiques


nonfiction.fr : On parle régulièrement d’une "crise de la critique sociale" liée à la puissance des schémas néolibéraux et à la faiblesse de l'appareillage théorique de la gauche. Dans quelle mesure la création de "Théorie critique" s'inscrit-elle dans ce contexte ?

Olivier Voirol : On peut effectivement parler d’une crise de la critique sociale aujourd’hui, qui est simultanément une crise de la critique théorique. Les raisons de cette crise sont très complexes mais ont sans doute à voir avec, d’une part, un examen des transformations du temps présent qui reste souvent insuffisant et, d’autre part, une incapacité de penser au-delà du donné ou de penser la possibilité que les rapports sociaux puissent être autres. Il y a à mon sens, de nos jours, d’une part, la nécessité de développer des outils intellectuels et politiques qui permettent un examen détaillé, y compris empirique, des tendances profondes du temps présent marqué par le "capitalisme néo-libéral" et, d’autre part, de dégager des potentiels pratiques ou des attentes non réalisées orientées vers des possibilités de se déprendre de la contrainte et de la domination. C’est, je crois, une des tâches urgentes des philosophes et des sociologues qui conçoivent les catégories de ce mode de pensée comme encore pertinentes à l’heure actuelle.

Il me semble que cela passe, non pas par un abandon des principales catégories de la pensée critique qui ont été développées au cours du siècle dernier et en promouvant un nouveau paradigme, mais par leur réexamen, voire leur reconstruction ou leur reformulation dans des termes ancrés dans les enjeux et les transformations du temps présent. C’est le sens, je crois, de travaux comme ceux d'Axel Honneth sur la réification et sur l’idéologie, ceux de Stéphane Haber sur l’aliénation, d’Emmanuel Renault sur la souffrance, et je pourrais citer bien d’autres démarches, que ce soit en France ou en Allemagne.

La collection "Théorie critique" a pour vocation d’offrir un espace à ces travaux et ces réflexions, en postulant que la tradition de la théorie critique peut effectivement apporter une touche particulière, dans ce contexte de crise de la critique, à partir de son héritage propre. Celui, tout d’abord, qui consiste à penser la possibilité de l’émancipation – terme qui a été relégué aux oubliettes depuis le tournant "post-moderne" –à partir de potentiels qui ne sont pas identifiés de manière spéculative mais dans des pratiques effectives déployées par tous les sujets sociaux, et, d’autre part, de penser et d’examiner les processus qui empêchent la réalisation de ces potentiels de part l’organisation du monde présent et ses évolutions. En outre, c’est, je crois, cette articulation qui a été au cœur de la tradition du "marxisme occidental", soit du meilleur de la tradition marxiste comme vous disiez, et qui mérite d’être repensé aujourd’hui.



Défense de l’interdisciplinarité

nonfiction.fr : L'un des éléments fondamentaux de la théorie critique de l'École de Francfort est l'interdisciplinarité. Il s'agissait alors de fonder une critique sur la connaissance empirique du social, sans pour autant céder au positivisme et s'enfermer dans le discours de l'expertise. Entendez-vous vous inscrire dans cette veine interdisciplinaire ? La philosophie sociale demeure-t-elle un point de référence ?

Olivier Voirol : Si l’interdisciplinarité est en effet un des éléments fondamentaux de la théorie critique, elle était rendue possible à l’intérieur de l’horizon d’un matérialisme dialectique offrant un cadre général permettant l’intégration unitaire de disciplines aussi différentes que la critique de l’économie politique, la psychanalyse, la sociologie de la culture, en particulier de la littérature et de la musique, de l’esthétique, du droit, de la théorie de l’État, etc. Le marxisme offrait simultanément une théorie de la connaissance, une conception du rapport entre théorie et pratique, une philosophie de l’histoire, une conception politique de l’émancipation, etc. Ce cadre était suffisamment large et général pour pouvoir se répercuter dans différents domaines de l’activité intellectuelle de sorte qu’une visée d’ensemble visant la "totalité sociale" était envisageable. C’est cette idée de reconstruction d’une totalité intelligible face à un monde fragmenté par la division du travail et le "fétichisme de la marchandise" qui motivait ce programme interdisciplinaire. Or nous ne disposons plus, aujourd’hui, d’un tel cadre théorique et politique ; l’idée de reconstituer la "totalité sociale" par un effort de connaissance devant se répercuter dans  la pratique en s’adressant à un sujet historique est très largement enterrée aujourd’hui. Sur ce plan, le projet interdisciplinaire de l’École de Francfort ne semble pas être possible à l’heure actuelle.

Ceci dit, même si ce projet ne peut être reconduit tel quel aujourd’hui, les travaux qui s’inscrivent dans l’héritage de la théorie critique manifestent une certaine attitude de refus des cloisonnements disciplinaires en se donnant pour perspective un point de vue général qui fait défaut à la plupart des théories sociales contemporaines. On retrouve ainsi, dans la plupart des travaux s’inscrivant dans le sillage de la théorie critique, un souci d’articuler la philosophie aux sciences sociales, la théorie du droit, la psychanalyse, etc. Dans ce sens, la veine interdisciplinaire francfortoise garde bien son actualité. Et c’est aussi cette orientation vers le non cloisonnement que nous aimerions privilégier dans le cadre de cette collection – tout en ayant conscience des difficultés et des défis relatifs à une telle tâche.

Quant à la philosophie sociale, on peut la comprendre de deux manières. D’une part, comme une façon d’identifier des processus négatifs dans le temps présent, qui vont à l’encontre des possibilités de mener une "vie réussie". Cela suppose, tout d’abord, de disposer d’une conception normative de formes de "vie réussie" ancrée dans des pratiques effectives, dont le philosophe peut montrer qu’elles vont dans le sens d’une réalisation de soi des individus concernés. Cela suppose, ensuite, d’être capable d’identifier, de nommer et de comprendre les processus négatifs qui détruisent cette forme de "vie réussie" – c’est là un des rôles de  la recherche empirique. C’est dans ce sens, également, que la philosophie sociale peut aussi, de nos jours, servir de référent normatif et théorique de disciplines différentes attachées à la description et la compréhension empirique des transformations sociales. C’est ce genre de projet qui anime le centre de recherche dans lequel je travaille à Francfort, l’Institut für Sozialforschung, qui voit se côtoyer des juristes, des philosophes, des sociologues, des économistes, et des psychanalystes. La collection "Théorie critique" aimerait offrir un espace éditorial à toutes ces réflexions.



De Jürgen Habermas à Axel Honneth

nonfiction.fr : Depuis quelques années, les travaux d’Horkheimer et Adorno font l'objet d'un regain d'attention en France, via le travail d'Axel Honneth, et peut-être au terme d'une parenthèse plutôt habermassienne. Comment caractériseriez-vous cette réception spécifiquement française de la théorie critique ?

Olivier Voirol : En France, les travaux d’Adorno et d’Horkheimer font l’objet d’une réception depuis une quarantaine d’années déjà. Il n’y a donc rien de nouveau dans l’intérêt porté à la théorie critique. Si je vois juste, la première génération à s’être intéressée à la théorie critique l’a fait dans un contexte dominé par le marxisme structuraliste d’Althusser. Face à cet univers, la pensée dialectique du matérialisme historique version Francfort offrait une perspective radicalement différente. Une fois la vague passée, les travaux d'Adorno et d'Horkheimer ont continué de susciter un intérêt constant, sans toutefois être au centre du débat intellectuel. Vous avez raison de souligner qu’Habermas a joué un rôle dans la "relégation" de ces figures de la première théorie critique.

Jürgen Habermas offrait un changement de paradigme par l’accent qu’il mettait sur le langage, la communication, le droit. Habermas a tourné la page de la première génération qui restait dans ses questions issues d’un héritage hégélien et marxiste, avec ses thèmes de critique de l’identité, de dialectique négative, d’industrie culturelle, etc. Face à cet héritage, il opère un retour à Kant, et cela dès les années soixante. Je ne pense pas qu’Habermas ait renoncé au projet de la théorie critique ou qu’il en a trahi les énergies critiques, comme on l’entend parfois. Je pense au contraire que son programme en est une reformulation dans un sens kantien. Si Habermas a beaucoup d’adeptes, notamment dans les pays anglo-saxon, beaucoup ne l’ont pas suivi dans cette voie et ont préféré se référer à ses prédécesseurs.

Aujourd’hui, les travaux d’Axel Honneth se situent sans conteste dans le prolongement du tournant habermassien. Mais dans un prolongement critique qui, sur bien des points, permet de renouer le dialogue avec la première théorie critique, tout en s’en démarquant sur d’autres. De fait, l’apport théorique d’Honneth rend aujourd’hui possible des articulations qui étaient impossibles avec Habermas, notamment par le fait qu’il se réfère à Hegel plus qu’à Kant. Honneth ouvre la voie à un dialogue avec la première théorie critique. Il permet de retrouver une articulation théorique avec les conflits sociaux et politiques du temps présent, de renouer le dialogue entre philosophie et recherche sociale en cherchant à élaborer un "diagnostic" critique du temps présent – celui des  "paradoxes du capitalisme" dans sa phase néolibérale (voir sur ce point : "Les paradoxes du capitalisme", in La Société du mépris). Par exemple, son approche de la reconnaissance ouvre à nouveau le champ de l’économie comme univers normatif fait de conflits – ce champ qu'Habermas avait vidé de normes par sa reprise de la théorie des systèmes. En outre, on pourrait mentionner son intérêt pour des questions "classiques" de la théorie critique, comme par exemple la réification, et sa volonté de les réinterroger des questions qui ont été largement abandonnées dans le débat intellectuel contemporain.

En France, de jeunes philosophes et sociologues (notamment Stéphane Haber, Franck Fischbach, Emmanuel Renault, Estelle Ferrarese, Yves Cusset, etc.) ont compris assez vite l’intérêt de la perspective honnethienne et ont été inspirés par elle dans leurs propres travaux. Comme ils sont pour la plupart héritier d’une lecture et ont une bonne connaissance de la première École de Francfort, leurs travaux apportent une touche originale au débat actuel sur la théorie critique. C’est ce qui distingue, je crois, la réception française des travaux d’Honneth de la réception américaine, qui reste soit prise dans un cadre très habermassien, soit dans les questions propres au débat sur le multiculturalisme. Mais il y a, dans l’espace francophone, une réception beaucoup plus large des travaux de Francfort, par des gens qui ne s’inscrivent pas étroitement dans le sillage de la théorie critique.



Axel Honneth au fondement d’un renouveau de la théorie critique ?

nonfiction.fr : L'un des premiers textes que vous publiez s'intitule Les Pathologies de la liberté et il est signé par le philosophe allemand Honneth dont la pensée de la reconnaissance commence à être connue en France. En quoi ce livre vous paraît-il révélateur d'une nouvelle formulation de la théorie critique ?

Olivier Voirol : Le domaine de la philosophie politique a été largement dominé par une perspective normative essentiellement prise dans des conceptions formelles. Celle-ci travaille avec des modèles abstraits, peu ancrés dans l’expérience effective des acteurs sociaux et centrés essentiellement sur des questions de justice. Cette philosophie politique, dont la Théorie de la justice de Rawls est l’exemple paradigmatique, se réfère principalement à la philosophie de Kant. Le dernier Habermas s’inscrit également dans cette tendance – après son "tournant éthique" du milieu des années 1980 qui l’a fortement éloigné des sciences sociales.

Dans Pathologies de la liberté, Axel Honneth procède à une relecture novatrice de la philosophie du droit de Hegel dont il entend réintroduire la portée au sein des débats qui animent la théorie politique et sociale contemporaine, à travers une approche qui articule une théorie de la justice à un diagnostic des "pathologies sociales" du temps présent. D’une part, un des apports de Hegel est, selon Honneth, d’avoir connecté un concept de justice à une considération sur les pathologies sociales de son temps, sans jamais concevoir l’un sans l’autre. À la différence des approches formelles, la pensée hégélienne offre un cadre institutionnel aux principes abstraits du droit moderne et de la morale, permettant une mise en contexte des principes de justice. Autrement dit, Hegel permet d’aller au-delà d’une pensée formelle des normes et des principes de justice pour entrer sur le terrain des modalités sociales de la mise en œuvre effective des principes de justice et de leur institutionnalisation politique.

La pensée hégélienne permet de diagnostiquer les tendances pathologiques des sociétés modernes, notamment en ce qu’elles engendrent des subjectivités sans contenu ou sans "détermination". Tout en reconnaissant le principe de l’individualisme moderne, elle en identifie les dérives pathologiques. En outre, elle offre des perspectives pour les corriger, ce qui paraît particulièrement pertinent dans le contexte d’individualisation croissante que nous connaissons aujourd’hui.

Cette relecture d'Hegel participe des nouveaux terrains de réflexion propres au "renouveau" de la théorie critique par son insistance sur les pathologies sociales. Honneth montre qu’une des spécificités de la tradition de la  philosophie sociale dans laquelle la première théorie critique s’inscrit, est d’avoir non seulement pointé les déficits des sociétés modernes en termes d’injustices mais aussi en termes d’infraction des conditions de la "vie bonne" ou "réussie". Ainsi, la philosophie critique d’Adorno était beaucoup plus préoccupée par la destruction des formes de vie que par la montée des injustices. C’est dans cette filiation que s’inscrivent les travaux actuels de la théorie critique – sans pour autant renoncer aux cadres d’une théorie de la justice.

On peut en outre ajouter que l’attention accordée aux dérives pathologiques ainsi qu’à l’effectivité des principes de justice invite à une collaboration accrue avec les sciences sociales et la recherche empirique. En effet, si la philosophie sociale peut offrir le cadre normatif à partir duquel s’observent ces dérives, seule l’enquête sociale est à même de déterminer le degré d’effectivité des principes de justice et la manifestation effective des tendances pathologiques. Honneth ne rompt pas seulement avec un certain formalisme moral kantien, mais permet de renouer également avec une articulation féconde entre philosophie sociale et recherche sociologique. On sait en effet qu’une spécificité de la théorie critique résidait précisément dans sa tentative de comprendre, par le recours à la recherche sociale, comment les processus à l’origine des tendances pathologiques de l’époque parviennent à passer inaperçus.

J’ajouterais enfin que cette relecture honnethienne d’Hegel, qui insistait sur les tendances pathologiques, rejoint la première théorie critique dans son scepticisme à l’égard du libéralisme économique. Les auteurs de la première École de Francfort avaient insisté sur l’individu autonome – et son déclin dans la "société administrée" –, mais en établissant un type de lien entre la réalisation de l’individu et la pratique commune irréductible aux seuls intérêts individuels. Ceci la différencie bien sûr fortement de l’approche atomiste du sujet propre aux théories libérales. En renouant à sa manière avec ce projet, Honneth mène une critique du type d’individualisme produit par le capitalisme néolibéral et qui est une des cibles du "renouveau" de la théorie critique.



Les projets éditoriaux

nonfiction.fr : Quels sont les projets éditoriaux de votre collection ?

Olivier Voirol :
Nous préparons la publication d’un nouvel ouvrage d’Axel Honneth. Surtout, nous sommes en train de travailler sur la traduction d’un ouvrage d’un jeune sociologue allemand, Hartmut Rosa, qui a publié un livre important sur l’accélération sociale. Cet auteur réélabore la notion de modernité en fonction de l’accélérations du temps, en revisitant toute la tradition sociologique, de Marx à Luhmann, en passant par Simmel, Weber, Habermas, mais aussi en s’intéressant à Virilio par exemple. C’est un ouvrage qui s’inscrit directement dans la veine de la théorie critique contemporaine, qui privilégie une perspective croisant les savoirs disciplinaires tout en menant une sorte de "diagnostic" du temps présent. Pour Rosa, c’est l’accélération des structures temporelles qui figure parmi les transformations le plus marquantes du temps présent.

Outre ces projets que je viens d’évoquer, la collection entend faire une place à des textes classiques de la tradition critique qui ont trop été négligé dans le débats française, en particulier des textes allemands. Pour autant, nous n’aimerions pas négliger la discussion anglo-saxonne inscrite dans le sillage de la théorie critique.

Surtout, la collection entend faire une place importante à des travaux en langue française de jeunes philosophes ou sociologues qui s’inscrivent dans ce sillage et en renouvellent aujourd’hui la lecture et la portée. Les travaux issus des sciences sociales auront ainsi une place non négligeable, même si la collection peut sembler privilégier l’angle de la théorie sociale.


Propos recueillis par Michaël Fœssel

 

À lire également sur nonfiction.fr :

- Axel Honneth, Les Pathologies de la liberté (La Découverte), par Michaël Fœssel.

Axel Honneth se réapproprie Hegel pour mettre en avant la dimension intersubjective et institutionnelle de la liberté. 

Michaël FOESSEL
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