On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Peu de titres d’ouvrages comportent un point d’interrogation, celui-ci étant gardé pour le sous-titre, souvent explicatif d’un livre plus poétique ou littéraire. Jean-Frédéric Schaub, directeur d’études à l’EHESS et ancien directeur du Centre d’études portugaises, ne joue pas de cette coquetterie, intriguant d’entrée par une question quelque peu mystérieuse ou, pour le moins, malicieuse. Son titre n’est-il pas une invitation directe à prendre position, par oui, par non ou par peut-être ?
Il interroge d’emblée sur ce qui relève de l’évidence : l’Europe, le continent européen, a une histoire. À moins qu’il ne s’agisse de l’Europe politique qui possèderait une autre histoire, susceptible de recouper partiellement la première ? Dans ce dernier cas, le point d’interrogation porte-t-il sur le mot "histoire" ou bien sur le déterminant qui marquerait son unité ?
Certes, il y a malice et ceci relève d’un positionnement qui interroge les évidences et justifie de réaliser un pas de côté, de décentrer le regard et l’analyse. Étudier l’Europe dans une perspective historique, pour Jean-Frédéric Schaub, autorise le recours à différentes figures jusqu’ici considérées comme peu académiques, comme un héros de bande dessinée (Tintin), un film grand public (Gladiator de Ridley Scott) ou encore des personnages plus classiques, mais sous un nouvel angle (Diderot). Par-delà l’agrément de cheminer avec ces figures connues, cette démarche nous semble principalement révélatrice d’une volonté de l’auteur d’y recourir sous un nouvel angle, différent de celui par lequel nous avons pris l’habitude de les apprécier. Ainsi en est-il de Tintin, alors tout jeune reporter présentant une vision caricaturale de l’Afrique et son créateur, en 1941, présenté ici comme un auteur ayant recours à des "plaisanteries" antisémites ("l’infâme se réfugie dans le frivole").
Quant à Diderot, ce dernier y apparait pour avoir convié un médecin portugais à participer à l’aventure de l’Encyclopédie. Ce grand projet intellectuel n’est donc pas présenté ici comme l’œuvre phare des "Lumières" mais devient le prétexte d’une démonstration établissant l’existence d’un réseau entre intellectuels d’horizons géographiques et culturels différents. Au travers de ces relations d’amitié, Jean-Frédéric Schaub présente les drames qui tissent l’histoire de l’Europe. Il en souligne également les discontinuités qui font que dans un même espace, différentes visions du social, du politique ou du religieux – chacune héritière d’autre champ de représentations, temporelles ou géographiques – cohabitent, se combattent mais aussi discutent et s’influencent mutuellement.
Nous reconnaissons, dans cette vision de l’histoire, une parenté avec les réflexions de Michel Foucault sur le statut ambiguë des discontinuités, illustrées notamment par Daniel Milo dans son histoire du siècle , ou encore dans le travail de Georges Didi-Huberman, magistralement conduit à partir d’une fresque de Fra Angelico datant 1440 .
Le livre est structuré autour de plusieurs questions auxquelles répondent des convictions fortes. Qu’est-ce que cela change, en travaillant sur le passé, de recourir à l’échelle européenne plutôt qu'à l’échelle nationale, régionale ou locale ? Pour Jean-Frédéric Schaub, cela permet d’observer dans un même regard la vie commune des Europe latine et byzantine, visible au travers de la basilique de Venise tout autant que dans les étonnantes conquêtes et assimilations normandes en Sicile ou en Irlande, en Espagne et Syrie. Il s’agit de lire l’Europe, c’est-à-dire de réaliser un travail sur les représentations vraies et fausses invitant en permanence à une posture critique.
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La rédaction
Jerome Segal
PS pour l'équipe de nonfiction.fr : il y a une coquille à la fin, dernière ligne "dans ouvrage qui se perd"