On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Dans l’une de ses nombreuses observations pénétrantes sur la jeune démocratie américaine, Alexis de Tocqueville notait ceci : "On s’occupe beaucoup en Europe des déserts de l’Amérique, mais les Américains eux-mêmes n’y songent guère. Les merveilles de la nature les trouvent insensibles et ils n’aperçoivent pour ainsi dire les admirables forêts qui les environnent qu’au moment où elles tombent sous leurs coups. Leur œil est rempli d’un autre spectacle. Le peuple américain se voit marcher lui-même à travers ces déserts, desséchant les marais, redressant les fleuves, peuplant la solitude et domptant la nature" .
Les déserts, c’est-à-dire ces immenses étendues de nature sauvage ou vierge que les colons sont censés avoir découvertes à leur arrivée, seront en effet systématiquement mis en culture, c’est-à-dire aussi bien humanisés, transformés en terre d’accueil où l’humanité peut se réaliser. Une terre inculte, rappelle justement Keith Thomas, a longtemps signifié des hommes incultes, car comment la civilisation aurait-elle pu se développer sinon en défrichant les forêts, en cultivant le sol et en convertissant le paysage sauvage en installation humaine ? De là cette "longue tradition qui veut que couper un arbre, ce soit frapper un coup pour le progrès" . Les campagnes de déforestation qui ont frappé l’attention de Tocqueville sont tout sauf anecdotiques : les forêts, dans l’imaginaire occidental jusqu’à la fin du XIXe siècle, ont été tenues pour une enclave de sauvagerie et de danger, le domaine par excellence des animaux, des hommes barbares (homines sylvestres) et des miséreux, un repère de bandits et de faux-monnayeurs.
Une mutation de sensibilité, que l’on situera approximativement aux alentours du début du XXe siècle, semble s’être produite conduisant d’une perspective où la forêt est considérée comme étant un espace à domestiquer et un réservoir de ressources à la disposition du développement économique, à une perspective où la nature est vue comme un lieu qui, par opposition aux espaces dominés par l’homme et ses œuvres, doit être préservé pour lui-même en tant qu’il est un espace où la terre et la communauté de vie ne sont pas entravées par l’homme et où l’homme lui-même n’est qu’un visiteur temporaire.
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marc