On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Tout échange est aussi un échange de valeurs. C’est ce que Laurence Fontaine entend essentiellement par la notion d’"économie morale", titre du nouvel ouvrage de cette historienne, directrice de recherche au CNRS, et spécialiste de l’histoire socio-économique de l’Europe moderne. L’ouvrage résulte d’une vaste étude portant sur l’Europe moderne, et centrée sur les mécanismes du crédit et de la confiance. Le crédit et l’endettement, inscrits au cœur des relations sociales, sont envisagés comme une des principales stratégies de survie, pourtant peu étudiée à ce jour. Laurence Fontaine se propose ainsi d’examiner les logiques à l’œuvre dans les relations de crédit, du côté des emprunteurs (nobles comme pauvres) et des créanciers, mais aussi de l’État et de l’Église. La dette est ainsi envisagée comme un "lien de vie et nœud de mort ", mécanisme très diffusé car indispensable, qui suppose une certaine intégration dans des réseaux sociaux, mais néanmoins porteur de domination économique et de stratégies politiques. Le crédit serait alors pris entre des économies politiques divergentes et coexistantes : une économie politique aristocratique fondée sur la personnalisation du don et une économie politique capitaliste fondée sur l’impersonnalité et le calcul.
L’étude sur l’Europe préindustrielle est très riche et abondamment documentée, avec des sources couvrant une zone géographique assez vaste sur une période relativement longue, du XVIe au XVIIIe siècle. Mais la particularité de l’analyse de Laurence Fontaine réside dans un effort constant de faire dialoguer disciplines et époques. Elle emprunte ainsi aux sciences sociales contemporaines certains concepts et théories, liés notamment au don et aux réseaux. Et elle lance des ponts entre les époques, en s’interrogeant sur les stratégies de survie et sur le rôle du marché face à la pauvreté. Ce dialogue prend notamment la forme d’une discussion, qui relève davantage de la confrontation, avec Polanyi et ses héritiers, défenseurs d’une "Autre Économie". Dès l’introduction, Laurence Fontaine fait en effet part de ses doutes quant aux vertus morales et protectrices d’une économie "encastrée" au sens de Polanyi, c’est-à-dire enchâssée dans les relations sociales, et non autonomisée. Voyons plus en détail l’analyse qu’elle propose des relations de crédit et de confiance dans l’Europe moderne. L’auteur présente d’abord les logiques de la dette en fonction des milieux sociaux, avant de s’intéresser aux débats autour de l’usure, puis de présenter les deux économies politiques qui coexistent dans l’Europe moderne.
Un endettement généralisé et stratégique
L’Europe préindustrielle se caractérise sur le plan économique par l’absence de prévision et une forte instabilité. L’endettement est donc généralisé dans cette économie de l’aléatoire. Mais ce qui est plus surprenant, c’est que ce ne sont pas les plus démunis qui sont endettés. En effet, l’accès au crédit suppose de détenir des relations sociales stables, et surtout, de détenir du crédit (au sens symbolique, qui est devenu le sens secondaire aujourd’hui mais qui était le sens principal dans l’Europe moderne) auprès de ces relations. Le deuxième étonnement provient de la longue durée de l’endettement, et de la tolérance vis-à-vis des délais de remboursement.
1 commentaire
puzzle
Le lecteur attentif que je suis se doit donc de résumer la première partie qu’elle a ignorée. Elle s’ouvre par une réflexion sur la pauvreté et ses définitions et dit : « La question essentielle à l’intelligence de notre sujet est donc celle du risque et de l’incertitude, de l’efficacité des réseaux sociaux, et des manières dont le statut et les rôles sociaux des individus influaient sur leur capacité d’agir. Des réponses à ces questions dépend la plus ou moins grande capacité des pauvres à sortir de la misère et à organiser un futur qui puisse prévenir qu’ils n’y retombent (p. 309-310) ». Elle entame ensuite un dialogue avec les Altermondialistes pour rappeler que les réseaux qui sont si importants dans leur vision d’une économie autre peuvent être porteur de solidarité mais également de dépendance. Elle constate qu’hier comme aujourd’hui, les « pauvres » développent des stratégies de survie qui reposent sur la multiplication des sources de revenus et remarque que l’accès au marché en est un élément essentiel. Mais elle souligne que tous n’y ont pas accès et qu’en outre, autour de ce désir de marché une finance informelle, foisonnante et usuraire se développe. Elle parle ensuite des expériences du microcrédit (Grameen bank et monts-de piété), des débats que l’activité suscite (est-ce une activité charitable ou une activité bancaire ?) et montre qu’aux difficultés de fonctionnement s’ajoutent des questions d’efficacité : « il ne suffit pas de se procurer du capital pour réussir une entreprise, même si l’idée de départ est bonne. Il faut aussi du savoir-faire, du pouvoir-faire et, éventuellement, des réseaux d’appuis. Ces trois éléments dépassent le seul cadre de l’action économique puisqu’ils touchent à l’éducation, aux droits des individus, aux rôles sociaux et au capital social (p. 317) ». Elle insiste alors sur la nécessité d’une approche en terme de « capabilités » pour comprendre le prix que les individus payent du fait de leur marginalisation politique, juridique et économique comme de leurs handicaps physiques. Elle rappelle le chapitre V qui montre que du fait de leur manque de « capabilités », les femmes n’entrent dans le marché que dans des positions toujours marginales et elle ajoute que « ce sont les transformations de la société, avec la reconnaissance d’un statut, l’égalité juridique proclamée des femmes et des hommes et l’accès à l’éducation, qui ont changé leurs capacités à sortir de la pauvreté plus que toutes les expériences économiques réussies qu’elles ont pu conduire ici ou là. Ce constat dit clairement que le microcrédit n’est pas un remède miracle (p. 319) ». Pour conclure cette première moitié de l’introduction, elle revient sur les enjeux des définitions de la pauvreté : « cessons de regarder la pauvreté comme un état auquel il faut remédier et le pauvre comme un patient qu’il faut soigner ; tenons la pauvreté pour ce qu’elle est : un phénomène dynamique, à la fois un risque dont il faut comprendre les modalités de l’incertitude et l’ensemble des stratégies que le pauvre pourra lui opposer dans l’espace que lui délimiteront les blocages physiques et culturels, institutionnels et économiques, qui tous à leur tour inhibent sa capacité d’action (p. 321) ». Ensuite seulement, la conclusion discute la position des Altermondialistes qui refusent le marché avant de mettre en avant la nécessité de réfléchir sur la pluralité des économies politiques.
Inutile de discuter les critiques que formule ce compte-rendu car elles s’appuient sur un résumé qui, en faisant l’impasse sur la moitié de la conclusion -comme d’ailleurs celui des chapitres avait déjà fait l’impasse sur les enjeux des définitions de la pauvreté et sur les raisons de la marginalisation économique des femmes-, évacue tout ce qui pourrait aider le lecteur à réfléchir à neuf sur le marché, sur ce qu’il sait faire et sur ce qu’il est incapable de faire.
Sarah Abdelnour devrait annoncer plus clairement la couleur : elle précise qu’elle écrit en tant que sociologue, elle devrait ajouter altermondialiste puisque c’est avec ces lunettes-là qu’elle accommode les livres (cf. également son cr du livre de Yunus).