On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Un modèle à surpasser
L’Antiquité grecque et romaine constitue aussi pour les nazis et pour Hitler en particulier, un modèle mythologique à surpasser. Dès les premières difficultés de la guerre et même avant cela, Hitler adopte un discours apocalyptique sur la chute possible de l’Empire qu’il cherche à fonder, rentrant par là dans une conception cyclique, anhistorique du temps, pensé comme la répétition continue du combat de l’Occident contre l’Orient. Cette lutte des races a déjà été menée et perdue par les Grecs et les Romains. Ces civilisations trop ouvertes ont subi en conséquence un déclassement racial lié à la fois à la dénatalité, à la dépopulation ou aux guerres fratricides incessantes. Elles ont aussi eu à faire face à deux grandes religions corrompant leurs fondements, le judaïsme puis le christianisme, qui n’en est que la continuation et la préfiguration du bolchevisme. Ce discours doit à la fois servir de phare, afin d’éviter de répéter les mêmes erreurs, mais il sert avant tout à mettre en scène la chute de l’Empire qui, pour l’auteur, est ce qui importe réellement à Hitler, qui pense la construction de ses bâtiments en fonction des ruines qu’ils deviendront . Pensant l’inéluctabilité de l’histoire, Hitler conduit à la réalisation de ses propres prédictions selon le mot de Kant : "L’histoire a priori est possible lorsque celui qui fait des prédictions réalise et organise lui-même les événements qu’il a annoncés à l’avance" , en particulier en ne négociant pas la paix à partir de janvier 1945 mais en choisissant de mener le combat jusqu’à la mort, au cœur de la capitale de l’Empire.
Dans une écriture riche et fine, Johann Chapoutot nous donne à comprendre l’étendue d’une idéologie qui, pour mieux fonder ses présupposés, simplifia à l’extrême une histoire complexe de l’Antiquité pour donner toujours plus de cohérence à son discours. Accumulant les références littéraires, philosophiques, artistiques, il démonte et analyse les discours des différents acteurs qui contribuèrent à une relecture tronquée de l’histoire antique en fonction de leur propre préoccupation et dont les discours n’inondèrent pas que les publications spécialisées mais bien l’ensemble de l’espace public, tant scolaire qu’architectural. L’historien pose un regard non dénué d’humour sur ses prédécesseurs qui se sont compromis dans le service du pouvoir, parfois pour défendre avant tout les intérêts de leur corporation. Tout l’intérêt du National-socialisme et l'Antiquité réside dans ce regard distancié et global qui le conduit à démontrer que les historiens d’aujourd’hui sont encore parfois prisonniers de la mythologie diabolique et apocalyptique que le IIIe Reich avait voulu créer![]()
Ouvrage publié avec l'aide du Centre national du livre
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