On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Pourquoi les actions de l’entreprise indonésienne Bimantra Citra plongeaient-elles au moindre ennui de santé du président Suharto ? Pourquoi malgré tous ses efforts le gouvernement tanzanien n’a-t-il pu mettre fin aux chasses aux sorcières de la région du Meatu ? La réponse à ces questions se trouve dans le livre de Raymond Fisman et Edward Miguel, Economic Gangsters . L’explication nécessite un peu de raisonnement économique et des données fiables. En un véritable tour de force, ils sont capables de mettre en évidence – c'est-à-dire à la fois de démontrer et de mesurer – la corruption du pouvoir indonésien ou la nécessité économique des chasses aux sorcières.
À la manière du provocateur Freakonomics de S. D. Levitt et S. J. Dubner , les auteurs d’Economic Gangsters considèrent les politiciens corrompus ou les contrebandiers comme des êtres éminemment rationnels. Pour les soumettre à l’analyse économique, il ne manque que des données : l’économiste en bon détective doit trouver les indices de leurs activités illégales. Mais le livre de Raymond Fisman et Edward Miguel n’est pas qu’une une brillante étude de la criminalité comme activité économique. C’est aussi un essai passionnant sur la manière dont les difficultés économiques provoquent des conflits et des violences qui plongent durablement les pays dans la pauvreté.
Raymond Fisman est professeur à Columbia et spécialiste de finance d’entreprise, il a contribué à d’importantes expériences sur la rationalité individuelle. Edward Miguel est quant à lui professeur à Berkeley et spécialiste d’économie du développement. Il s’est fait connaître par l’évaluation de projets expérimentaux pour la santé et l’éducation en Afrique. En écrivant Economic Gangsters, ils ont rassemblé des travaux originaux par rapport à leurs champs d’études respectifs et qui se rapprochaient par leur thématique. Les profils différents des auteurs rendent leur rencontre d’autant plus féconde, mais expliquent que l’ouvrage puisse se découper en deux approches distinctes.
Crime et rationalité
Les deux chapitres qui ouvrent l’ouvrage sont un compte rendu passionnant des travaux réalisés par Raymond Fisman avec d’autres chercheurs, l’un déjà évoqué sur la corruption du pouvoir de Suharto en Indonésie, l’autre sur la contrebande hongkongaise à destination de la Chine. Il s’agit de faits que nul n’ignore mais pour lesquels on manque de "preuves" ou plutôt de chiffres. Enquêter directement sur la corruption ou la contrebande présente des difficultés évidentes, mais en supposant qu’un enquêteur réussisse à interviewer les proches de Suharto ou les agents de la douane chinoise, il faudrait beaucoup de naïveté pour les croire sur parole.
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