On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.
Même si le titre est ronflant, George Soros ne manque ni de modestie ni d’autodérision. L’auteur est en effet parfaitement conscient que c’est en grande partie son aura de "spéculateur à succès" qui l’autorise à nous livrer une analyse que d’aucuns considéreront comme celle d’un "philosophe raté" plus que d’un analyste objectif des marchés financiers. Cette posture n’est cependant pas naïve, puisqu’elle permet d’aller au-devant des critiques et de profiter à plein de sa position d’iconoclaste, tout en drapant d’originalité un discours fortement imprégné d’un néo-keynésianisme non explicité comme tel.
Le rejet du "fanatisme de marché"
Si les raccourcis pris par Soros sont parfois déroutants, son livre n’est pas dénué de cohérence, bâti qu’il est sur un scepticisme de praticien à l’encontre de la théorie de l’efficience des marchés financiers. Pour l’auteur, la crise actuelle est un échec de la pensée néo-libérale fondée sur le retour à l’équilibre du marché et devenue dominante aux États-Unis depuis le début des années 1980. La prédominance de cette idéologie a conduit à spécifier des modèles de gestion des risques fondés sur des hypothèses fausses, tout en encourageant "les régulateurs à fuir leurs responsabilités et à se reposer sur les mécanismes du marché pour en corriger les excès" .
Les troubles actuels ne sont pour Soros que le développement logique de cette illusion initiale. La dérégulation massive explique la création massive de crédit et l’innovation financière que les autorités monétaires et de supervision bancaire ont été incapables d’endiguer. Aujourd’hui, l’opacité de ces produits "hors bilan", c’est à dire non réglementés, entretient la "crise de confiance" sur les marchés.
Face à ce constat de crise immobilière conduisant à une crise généralisée du crédit qui commence à avoir des répercussions sur l’économie réelle, Soros invite à renouveler le cadre de compréhension des marchés financiers. Ce qui cloche profondément dans l’approche dominante - telle que la lit Soros du moins - c’est que le marché y est considéré comme un phénomène physique dont il s’agit de trouver les lois du mouvement. Or, la notion même de confiance et l’expérience des crises successives indiquent plutôt que ces "lois" sont elles-mêmes sujettes à fluctuation en fonction de l’état du marché, que la réaction du marché est subordonnée à un jugement du marché sur lui-même. C’est là le bâton de pèlerin de Soros, et ce qu’il désigne par la "réflexivité" des marchés financiers.
La crise financière actuelle est donc l’échec d’un système de pensée fondé sur "l’unité de méthode" et l’application des lois physiques aux phénomènes sociaux. Les économistes auraient dû lire Bourdieu, peut-être auraient-ils compris qu’eux aussi doivent faire avec la malédiction de toute science sociale, qui est d’avoir affaire à des objets pensants, et non à des objets tout court.
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