Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Il suffit d’évoquer Malinowski et son analyse du kula pour rappeler combien le monde mélanésien occupe une place de choix parmi les territoires de prédilection de l’ethnologie. C’est dans ces contrées que nous embarque l’ethnologue Marc Tabani grâce à Une pirogue pour le Paradis, monographie s’intéressant au culte de John Frum qui s’enracine dans l’île agitée de Tanna, située dans l’archipel du Vanuatu.
Tabani y interroge les évolutions du mouvement john-frumiste depuis son apparition, ses fondements historico-culturels et surtout le rôle qu’a pu jouer ce culte dans les adaptations socioculturelles de la société tannaise maintes fois bouleversée par ses contacts avec l’Occident. À l’origine des interrogations de l’auteur sur ce culte du cargo particulier se trouve la fièvre millénariste qui s’est emparée de l’île depuis la fin des années 1990.
Tanna, l’île-pirogue berceau de John Frum
Embrasser la spécificité d’un mouvement religieux comme celui des John Frum nécessite un détour par le cadre historique et culturel de la société dans laquelle il s’enracine. Tabani rappelle ainsi dans un premier temps les croyances tannaises traditionnelles et l’importance des géosymboles, ces mythes qui s’inscrivent dans l’espace et découpent l’ensemble du territoire depuis le temps des héros mythologiques. C’est la découverte de l’île par Cook en 1774 qui annonce les bouleversements à venir, nés des contacts avec l’Occident. Colonisation anglo-française et évangélisation vont s’accentuer aux XIXe et XXe siècles jusqu’à établir un régime théocratique, la Tanna Law, dont l’obsession est l’éradication des croyances païennes. C’est dans ce contexte qu’apparaît vers 1940 un mouvement nativiste, qui vise à faire revivre la coutume des Tannais, la kastom. Mais dans une population largement christianisée, il s’agira davantage de la "reconstruction d’une tradition sur un mode syncrétique", dont la nouveauté doctrinale est la dimension eschatologique puisque avec le retour de John Frum – un esprit apparu à certains chefs coutumiers – "la pirogue de Tanna voguera vers le Salut", ouvrant le règne de l’opulence et le retour des morts. Cette dimension est d’ailleurs commune à tous les cultes du cargo.
L’intérêt principal de cette première partie provient de l’analyse de la fonction adaptative du mythe de John Frum, qui permet aux Tannais de "légitimer le changement, de se l’approprier" . En faignant de purger les éléments issus de la culture des Blancs, les John Frum les indigénisent et réalisent un syncrétisme innovant, leur assurant une audience importante. À ce titre, John Frum est une synthèse idéale des héros traditionnels mais aussi de Jésus-Jean Baptiste et de l’Esprit-Saint.
L’événement qui va amplifier l’écho des John Frum est le contact avec les troupes américaines en 1942, concrétisation des prophéties annoncées par l’esprit. L’apparition sur le sol de Tanna des "fils de John Frum", les kaoboe (de "cow boys"), impulse un tournant américanophile au mouvement. L’après-guerre marque alors pour le culte john frumiste une organisation et une codification renforcées par l’importation de nombreux symboles. Il devient alors un véritable "dispositif de neutralisation rituelle de l’altérité" écrit l’auteur . À noter que les sources principales d’inspiration de cette néo-coutume totalement réinventée sont bien éloignées de la culture tannaise : l’Ancien Testament et l’épopée du Wild wild west.
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zanzibabar