On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

"Les héros pervers de Balzac ont, je crois, tourné la tête à bien des gens. La frêle génération qui s’agite maintenant autour du pouvoir et de la renommée a puisé, dans ses lectures, l’adoration bête d’une certaine immoralité bourgeoise à quoi elle s’efforce d’atteindre. J’ai eu des confidences à ce sujet. Ce n’est plus Werther ou Saint-Preux que l’on veut être, mais Rastignac ou Lucien de Rubempré." Ce constat, c’est Gustave Flaubert qui le fait, confiant alors ses atermoiements à Louise Colet. Trente ans plus tard, les mœurs auraient-elles donc changé, nos héros romantiques seraient-ils passés de mode au profit d’un type de pervers promis à une belle destinée ? L’antimodernisme de Flaubert est fécond, il est un moyen détourné d’entrer dans l’œuvre de Balzac, somme romanesque parcourue de "ratés de la famille", héros-malgré-eux dont l’ambiguïté sexuelle constitue le sujet même du dernier ouvrage de Michael Lucey.
Comme le suggère le sous-titre ("Balzac et les formes sociales de la sexualité"), l’essai de Lucey entend favoriser un angle sociologique dans l’étude de l’œuvre balzacienne. Balzac ne doit plus seulement être considéré comme un écrivain mais aussi et surtout comme un père fondateur des sciences sociales, une sorte de proto-sociologue à même de décrire les "champs" de la sexualité dans la France des années 1830. Notons d’emblée que l’analyse de Lucey se place sous le haut patronage de Bourdieu et la thèse selon laquelle les penchants sexuels des individus seraient nécessairement déterminés par leur position dans l’échiquier sociétal doit beaucoup aux éclairages de l’auteur de La Distinction. Empruntant ses concepts d’habitus et d’hexis, Michael Lucey s’attache à mettre en valeur les "composantes sociales et historiques des sentiments et de l’affectivité". Selon lui, "les romans de Balzac ne cessent de réfléchir sur les contingences historiques et matérielles qui surdéterminent le sentiment familial, le genre et la sexualité". Dépassant les études purement psychanalytiques des sexualités balzaciennes, l’auteur privilégie donc une approche sociologique.
L’époque de la Restauration – telle qu’elle apparaît dans l’œuvre de Balzac – voit l’émergence de ce qu’on pourrait nommer la "famille alternative". La "norme hétérosexuelle" s’établissant, toute forme de variante tend alors à prendre la forme d’une hérésie. Lucey expose avec brio le rôle du Code civil dans cette "construction idéologique de la famille hétérosexuelle". Les "familles sans nom", pour reprendre un titre de Bourdieu, voient le jour autour des années 1830 sans qu’aucune étiquette n’opère encore une distinction précise. Aux confins des pratiques hétérosexuelles flotte donc une kyrielle de manières affectives instables. Ce flottement des normes de sexualité renvoie sans doute à la nostalgie éprouvée par Balzac pour les modèles pré-révolutionnaires. Pour autant, cette méfiance du romancier à l’égard de la modernité n’en fait pas un partisan de l’alternative sexuelle. À cet égard, Michael Lucey semble gêné aux entournures par certaines déclarations du Balzac de la préface de Pierrette. Explicitant son point de vue sur "ceux qui ne se marient pas", le romancier avoue une "haine profonde contre tout être improductif, contre les célibataires, les vieilles filles et les vieux garçons, ces bourdons de la ruche". Cette "violence symbolique", même teintée d’ironie ou d’humour, empêche le lecteur de voir en Balzac un véritable devancier de la sociologie.
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