Sociologie
Rendre la réalité inacceptable
Luc Boltanski
Éditeur : Démopolis
192 pages
Rendre la réalité inacceptable et libérer les possibles en 2008
Tout au long de ce court ouvrage, Boltanski parvient à maintenir une réflexion comparatiste entre les conditions particulières d’élaboration de
La Production et le contexte actuel. L’intérêt principal de la réédition de l’article proviendrait du fait qu’il se serait trouvé,
a posteriori, à une époque charnière, celle d’une transformation sociale et idéologique au sein de l’élite dominante. La transition idéologique du milieu des années 1970 se serait traduite par une "montée en puissance des thématiques néolibérales […] mettant l’accent sur la "fin des idéologies" et sur la disparition prochaine des classes sociales"
. Une idéologie qui est notamment passée par la mise en coupe du mouvement post-soixante-huitard, n’hésitant pas à récupérer ses thèmes subversifs par ce que l’auteur
Nouvel esprit du capitalisme qualifie de "critique artiste" (autonomie, responsabilité…). À l’utopie, l’idéologie nouvelle répond "réalisme".
Et il faut bien reconnaître que ce que certains qualifient de "révolution conservatrice" se structure alors en France autour de thématiques encore fortement vivaces : l’exaltation du changement comme mode de conservation du pouvoir, la figure de l’expert au cœur de la "gouvernance" ontologiquement apolitique, le tout présenté sous la forme du "fatalisme du probable", autrement dit de la nécessité historique. Cette idéologie façonne la réalité par des mécanismes et des interventions complexes, dans le domaine du droit, de la formation, de l’organisation du travail, sans concertation ni conscience totale des différents acteurs, et en retour transforme notre appréhension du réel. Et l’actuelle Réforme générale des politiques publiques, évoquée dans l’ouvrage, est à ce titre archétypique.
Dans ces conditions, se demande Boltanski, est-il encore possible et même concevable de produire une nouvelle analyse critique globale de l’idéologie dominante ? Cette interrogation ne trouve pas de réponse claire et définitive et on peut reprocher à l’auteur de traiter trop rapidement la seconde problématique de l’ouvrage. Mais, à y regarder de plus près, la finesse analytique et la modestie du sociologue soulignent les difficultés inhérentes au contexte actuel. La discipline ne jouit plus de la même considération, dans la mesure où les dirigeants "ne reconnaissent la valeur des sciences sociales que lorsqu’elles se trouvent intégrées à la culture du management"
. Plus généralement, Boltanski met en exergue le mode de domination complexe de nos sociétés capitalistes-démocratiques. Agissant de manière non-intentionnelle et reconnaissant la légitimité de la critique mais l’incorporant pour mieux la neutraliser, elle s’appuie sur une logique néolibérale et psychologisante qui consiste à "déplacer sur la responsabilité individuelle le poids des contraintes qui s’exercent à un niveau collectif"
.
Mais surtout on a l’amère impression que c’est bien la France sarkozienne que dépeint Boltanski quand il pointe les singularités de l’époque actuelle. En mettant en avant les modalités et les contenus principaux de cette idéologie dominante, c’est une forme d’encouragement à reprendre le flambeau de la sociologie critique que propose Boltanski, mais débarrassée de ses propres contradictions, dans l’optique de "rendre la réalité inacceptable". Cela afin de "libérer les possibles latéraux"
que renferme le monde, pour en finir avec ce que l’on qualifie trivialement par l’expression de "pensée unique". Il reste à espérer que l’invitation lancée par cette esquisse de sociohistoire élégiaque de la critique si stimulante, comme tout travail de Boltanski, soit entendue
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chloé