Rédacteur

Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Les Lumières au chevet de la vérole
[mardi 04 novembre 2008 - 10:00]
Histoire de la médecine
Couverture ouvrage
Les Rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole
Catriona Seth
Éditeur : Desjonquères
473 pages / 27,55 € sur
Résumé : Enquête sur une pratique médicale, l'inoculation, révélatrice des changements de mentalité d'une époque.
Page  1  2 

Le livre de Catriona Seth ouvre un nouveau chapitre de l’histoire de la médecine et de l’imaginaire du corps au XVIIIe siècle. L’inoculation – la technique consiste à rompre l’épiderme pour y introduire la petite vérole – donne lieu à d’innombrables articles, lettres, thèses mais aussi romans et poèmes, dont cette enquête offre le premier dépouillement systématique. La frénésie est telle que Marmontel écrira en 1770 à La Condamine : "C’est une excellente chose que l’inoculation ! Mais c’est un terrible sujet pour un poème !" On comprend néanmoins l’abondance de cette littérature au vu des enjeux : la variole compromet le devenir dynastique des plus importantes monarchies ou occasionne, certaines années à Paris, plus de décès que de baptêmes. On la comprend également en regard des questions que soulève le recours à cette technique : n’est-ce pas contrevenir au serment d’Hippocrate que d’instiller la mort et d’exposer à l’accident toujours possible ? Ne méprise-t-on pas les décrets de la Providence en postulant que la maladie n’est pas un châtiment divin, mais un aléas évitable ? 

L’importance des débats n’est pas moindre sur les plans respectivement social et politique. Retenons, parmi les multiples directions dans lesquelles rayonne l’enquête, que la pratique, socialement ciblée, est d’abord le fait de la frange libérale de l’aristocratie. On prélèvera volontiers de la matière variolique sur un pauvre pour en instiller une forme artificielle aux puissants. Si le geste demeure réservé aux sphères supérieures, il se répand néanmoins plus largement en 1774 après la mort de Louis XV, qui succombe de la variole, et l’inoculation de son successeur. Mais, nouveau retournement, Louis XVI, une fois inoculé, se voit réduit à son corps mortel ; c’est un sang désormais impur qui coule dans ses veines. En outre, le geste de l’inoculateur n’est pas très différent d’un crime de lèse-majesté et peut rappeler le coup de canif de Damiens sur Louis XV en 1757. La guillotine en 1793 sera une autre lancette.

L’inoculation, à travers cette enquête, révèle donc les liens troubles qui organisent les relations entre Lumières et progrès. Certes la technique est l’une des actualisations possibles des Lumières. Dans Le Barbier de Séville, Bartholo, le médecin réactionnaire, y voit l’une des manifestations les plus emblématiques du progrès en juxtaposant dans une réplique vengeresse "la liberté de penser, l’attraction, l’inoculation, le quinquina, l’Encyclopédie et les drames". Mais Catriona Seth souligne aussi que l’inoculation a à voir avec l’ombre : importée d’Orient, elle est transmise par les femmes et échappe parfois au contrôle de la rationalité pour alimenter rêveries ou fantasmes.

Titre du livre : Les Rois aussi en mouraient. Les Lumières en lutte contre la petite vérole
Auteur : Catriona Seth
Éditeur : Desjonquères
Collection : L'esprit des lettres
Date de publication : 28/05/08
N° ISBN : 2843211077
Page  1  2 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

Aucun commentaire

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici