On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Philippe Nemo, professeur de sciences sociales et politiques à l’ESCP-EAP, est notamment l’auteur d’une Histoire des idées politiques dans l’Antiquité et au Moyen Âge (PUF, 1998, Prix Koenigswarter de l’Académie des Sciences morales et politiques) et d’une Histoire des idées politiques aux Temps modernes et contemporains (PUF, 2002). Son essai Qu’est-ce que l’Occident ? (PUF, 2004) a été traduit en dix langues.
Six démystifications
C’est en développant six démystifications que Philippe Nemo s’attaque à une part considérable de notre inconscient collectif, j’ai nommé la république française et l’improbable consensus dont elle fait preuve. En effet, avant les six mythes mis à mal, le premier à voler en éclats est celui de l’unité républicaine : derrière ces mots, principalement deux camps qui s’affrontent, celui des libéraux contre celui des socialistes, deux idéaux-types au sens de Max Weber dont l’antagonisme est radical et philosophique, et qui voit – entre autres – s’opposer un Benjamin Constant à un Robespierre. Le style de Nemo est hardi. On sent qu’il veut en découdre avec ces "badigeons mythologisant" qui sont autant de falsifications, et qui permettent – ô terrible chose pour cet auteur – de mélanger tout dans un seul sac républicain, de prendre 1789 pour 1793, de croire que les jacobins étaient des démocrates et des laïcs, et d’assimiler la Ière république française à un exercice idyllique de démocratie libérale. Que nenni !
Philippe Nemo se fait alors anthropologue de la République française en démasquant les mensonges qui polluent son histoire. "Il ne s’agit pas de reprocher aux Robespierre, Saint-Just, Billaud-Varenne, Carrier, Turreau et consorts d’avoir pratiqué des assassinats, génocides et autres actes relevant de la définition moderne des crimes contre l’humanité. C’est un fait qu’on ne voyait pas les choses de cette manière à leur époque. (…) Mais ce qui pose problème est que certaines forces politiques d’aujourd’hui donnent ce passé détestable comme l’épopée fondatrice du pays, comme son écriture sacrée, comme la source rayonnante de ses valeurs et même comme ce qui constitue la France comme nation" . Certes, Philippe Nemo n’a pas tort, mais c’est oublier un peu vite que cette tension qu’il relève entre les libéraux et les jacobins, est celle-la même qui traverse aussi l’âme des révolutionnaires. Maurice Agulhon avait parlé d’un "paradoxe Saint-Just", victime d’une "déchirure réflexive". Et Robespierre n’est pas seulement l’auteur du "despotisme de la liberté", et de la terreur comme "justice prompte, sévère, inflexible", elle-même alors devenue "émanation de la vertu"...
Avant 1794, il y a eu 1791 et les déclarations suivantes, celles de l’homme précurseur des libertés publiques les plus fondamentales : "On a observé que dans les pays libres, les crimes étaient plus rares et les lois pénales plus douces. Toutes les idées se tiennent. Les pays libres sont ceux où les droits de l'homme sont respectés, et où, par conséquent, les lois sont justes. Partout ou elles offensent l'humanité par un excès de rigueur, c'est une preuve que la dignité de l'homme n'y est pas connue, que celle du citoyen n'existe pas : c'est une preuve que le législateur n'est qu'un maître qui commande à des esclaves, et qui les châtie impitoyablement suivant sa fantaisie. Je conclus à ce que la peine de mort soit abrogée."
Philippe Nemo est de parti pris, on l’aura compris. Un brin caricaturiste des positions dites socialistes ou "collectivistes", un brin aveugle quant à la dichotomie qui peut scinder les individus, même révolutionnaires. Pour autant, son texte n’en demeure pas moins fort intéressant et nécessaire pour d’un seul geste (d’une seule lecture) embrasser justement les contradictions inhérentes à l’idée française de la République. Non, la République de l’an I n’est pas d’emblée "républicaine" puisqu’elle "instaure d’abord une monarchie constitutionnelle".
3 commentaires
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Irnerius
pacha75005
Cette République là n'est pas la notre. Heureusement. Vive 1789, à bas 1793 !
R.T.