Chaque fois que le politique dit se battre contre "les marchés" et se félicite d'avoir évité le pire, la puissance se place au même niveau que l'intendance : qu'elle gagne ou qu'elle perde, peu importe, elle a déjà perdu par le fait même de se battre, tel un instituteur qui s'abaisserait à rendre les coups que lui portent des élèves déchaînés. 
Jean-Pierre Dupuy

Retracer une filiation intellectuelle tortueuse du néoconservatisme.
Issu de ses travaux de thèse sur le néoconservatisme dans les années soixante-dix et quatre-vingt, Justin Vaïsse, historien spécialiste des États-Unis , s’essaie à retracer, dans son nouvel ouvrage Histoire du néoconservatisme aux États-Unis (Odile Jacob), la filiation intellectuelle du mouvement néoconservateur aux États-Unis depuis les années trente. Il s’emploie à analyser comment ses idées se sont imposées aux décideurs (ou à l’opinion), sans négliger d’étudier les configurations (conjoncturelles et matérielles) qui ont favorisé cette influence hétérogène et dont l’orientation ne peut s’appréhender de manière linéaire et univoque.
L’auteur appuie sa réflexion sur la vie des hommes qui ont animé ce courant, mais retrace également l’héritage intellectuel de leurs initiatives à travers les archives – dont beaucoup sont consultables en ligne sur le site compagnon du livre –, des journaux et publications des différents courants, lobbies ou think tanks qui se sont créés pour – ou ont évolué vers – le néoconservatisme. Il parvient brillamment à éviter l’écueil de l’explication essentialiste de l’apparition des mouvements d’idées ou des contraintes (économiques et sociales). Il relie les influences du mouvement néoconservateur en termes de politique étrangère et intérieure en s’attachant à l’existence de générations d’acteurs, mais également en terme de rapport de force politique et électoral, ancré sociologiquement dans les attitudes politiques des électeurs ordinaires qui réagissent à une offre électorale mouvante.
Critique limitée de l’utopie de la "transformation sociale" par l’État : le premier âge du néoconservatisme.
Ce que nous dit Justin Vaïsse à propos du premier âge du néoconservatisme, c’est qu’il est d’abord défenseur d’un libéralisme traditionnel américain qui vise à promouvoir la libre entreprise, à soutenir l’activité économique et les réformes du New Deal. Après la Seconde Guerre mondiale, ce libéralisme se double d’un sentiment fort d’anticommunisme, très présent chez les démocrates : c’est le libéralisme du "centre vital" décrit par Arthur Schlesinger en 1949.
De fait, les premiers néoconservateurs sont d’abord des intellectuels juifs newyorkais, pour beaucoup issus de l’extrême gauche (trotskistes, etc.), pour qui le rôle de l’État est essentiel dans la régulation de l’économie. Irving Kristol ou Daniel Bell sont alors les figures de proue d’un mouvement qui s’est "déradicalisé" et prônent une certaine vision de la réforme dans leur journal The Public Interest, où écrivent des intellectuels de gauche (Nathan Glazer, Seymour Martin Lipset, etc.). Ces "artisans de la réforme", maîtres d’une expertise technocratique, se revendiquent clairement ennemis des idéologies et s’attachent à décrire les limites de l’intervention de l’État, sa bureaucratisation, les impasses de certaines politiques publiques et leurs effets non-anticipés (éviction, résistance culturelle ou sociologique de certains groupes sociaux, mauvais calcul). Ils critiquent avant tout l’abandon d’une vision centriste du parti démocrate concernant la politique sociale et moquent l’utopie de l’État acteur de la transformation de la société.
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robespierre