Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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"Au-delà du choc des civilisations"
En Occident, le débat sur le "choc des civilisations", concept hâtif et réducteur, est généralement tranché selon deux positions distinctes. D'un côté les stricts défenseurs de cette thèse pour lesquels nous devons affirmer avec force nos valeurs contre ceux qui les menaceraient. De l'autre, les stricts opposants, pour lesquels le "choc des civilisations" n'est rien d'autre qu'un prophétie autoréalisatrice décrétée par un Occident arrogant désireux d'appliquer ses visées impérialistes en avançant masqué derrière des valeurs de tolérance et de liberté. Ces deux positions n'en partagent pas moins un même présupposé, doublé d'une erreur méthodologique : qu'on les tienne pour égales ou hiérarchiquement distinctes, on fige à chaque fois les identités à partir d'un trait unique, sans se rendre compte que ces traits renvoient tantôt à des aspects culturels (une appartenance religieuse), tantôt à des aspects politiques (le choix du modèle démocratique). Pour épouser la complexité du monde et "naviguer entre les écueils", il faut donc se tenir "au-delà du choc des civilisations", pour réfléchir à un modèle garant de la diversité des traits culturels, abondant dans le sens d'un universalisme capable d'accueillir les différences, et donc d'un progrès de la civilisation.
Le dernier livre de Tzvetan Todorov, La Peur des barbares place cette ambition au centre de son projet. L'intellectuel d'origine bulgare prend pour point de départ la typologie proposée par Dominique Moïsi dans "The Clash of Emotions" , qui indique que les pays occidentaux sont aujourd'hui largement dominés par le sentiment de la peur ; peur à la fois face aux pays dits de l'appétit (Chine, Brésil etc.) et leur formidable potentiel de développement économique, et face aux pays dits du ressentiment (anciens pays colonisés) qui seraient animés d'une haine à notre encontre. Si l'Occident a toute légitimité à affirmer et défendre avec force ses valeurs, il court aujourd'hui le risque de se laisser dominer par cette peur qui le conduit à des réactions disproportionnées dont la guerre en Irak, Guantanàmo ou le retour de pratiques de torture sont les plus tristes avatars. La peur conduit à faire croire que ce qui est inacceptable est nécessaire, au motif qu'il nous faut répondre à une menace. Comment sortir de cette spirale et affirmer avec force les valeurs de tolérance et de pluralisme sans tomber dans la démonstration de force ? La réponse de Tzvetan Todorov passe par une analyse précise des concepts de civilisation, de barbarie, d'universalité et d'identité ; analyse qui permet de rectifier les conséquences fâcheuses des perceptions erronées que l'on a de ces sujets.
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