Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Le peuple des opprimés, des humiliés, a été l’une des spéculations intellectuelles majeures de notre temps. Qui est-il ? Que veut-il, au-delà des offenses ? La question de Reich est toujours restée sans réponse : pourquoi les masses ont-elles désiré le fascisme ? Le livre de Bruce Bégout De la décence ordinaire n’esquive pas la question. La "mobilisation générale" des peuples par la propagande, le bellicisme, et la figure prométhéenne du "travailleur" de Jünger ne restent pas hors champ d’une méditation sur la notion clef d’Orwell, celle de common decency. On peut la définir comme une pétition de principe sur la "décence populaire", "la fraternité ouvrière", un chaînage de valeurs communes de solidarité, d’humanité, de moralité, dévolues en propre aux classes "défavorisées". Avec Orwell, tous les mots comptent, leur usage est déjà une politique. Éric Hazan, sur le même sujet, faisait remarquer que le décapage des mots, ce mensonge de la langue qui est surtout l’emploi de la langue du mensonge, imposait une idéologie de l’oppression. Que les médias désignent les pauvres par l’expression "gens de condition modeste", retire à la pauvreté sa réalité en gommant la possibilité de l’orgueil de cette classe sociale. Ce qui revient à nier, par un nettoyage linguistique, l’existence même de cette situation.
Dans la dernière partie de son livre, Bruce Bégout développe une même analyse extrêmement serrée de ce déni de réalité dont Orwell sera le très lucide contempteur. Les ravages de la "novlangue" qu’il inventa, sorte de sabir ubuesque au service de la tyrannie technique et économique, ont pris aujourd’hui des tours vertigineux, dont on ne sait s’ils sont grotesques ou effrayants ; probablement les deux et de manière indissociable. Mais c’est à partir de là que quelque chose dans De la décence ordinaire se met à montrer des signes de faiblesse. À vouloir trop suivre Orwell dans sa proposition, souvent diffuse, voire imprécise, de common decency, le risque est grand d’affaiblir la pensée de l’auteur de 1984 et de La Ferme des animaux. Reprendre sa profession de foi sur l’impossibilité du peuple à comprendre le mal que lui veut le pouvoir, comme s’il y avait une essence communautaire des "gens de peu", n’est peut-être pas le meilleur service à rendre à l’œuvre d’Orwell. Par toute une série de contre-feux et de clignotants rhétoriques, Bruce Bégout désamorce cette lecture possible d’une tentation populiste, conservatrice ouvriériste à l’Anglaise, issue de la tradition libérale de l’habeas corpus.
1 commentaire
Micka FRENCH
Dites-le haut et fort à vos lecteurs : il FAUT LIRE 1984.
La preuve :nous sommes en plein dedans.
Avec les compliments de Micka FRENCH... sur Unblog.fr///