Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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Anna Grzeskowiak-Krwawicz et Dominique Triaire ont exhumé, pour les éditions Flammarion, une autobiographie écrite en français et publiée en 1788, retraçant la vie d’un nain célèbre du dix-huitième siècle au destin pittoresque : Joseph Boruwlaski. Né en 1739 dans une famille ruinée de la petite noblesse polonaise, Joseph devint un objet de curiosité pour la haute aristocratie européenne. Sa très petite taille – il mesurait environ soixante-dix centimètres - le destina très jeune au service de nobles aisés, et à un service très particulier dans la mesure où sa première bienfaitrice, Madame de Caorliz, en fit son "Joujou", un petit jouet censé divertir les convives et à qui on avait appris les "talents de salon", notamment la danse et la musique (guitare et violon), ainsi que les langues (le français, qu’il parlait couramment, l’allemand, puis l’anglais). Chez sa seconde maîtresse Madame Humiecka, Joseph évoluait en public dans une espèce de maison de poupée qui abritait "un petit canapé, de petites chaises, de petits tabourets et un petit billard" .
Un nain de cour professionnel
Les Mémoires de Joseph Boruwlaski sont organisés en trois grandes parties : tout d’abord la vie d’un nain de cour au service d’une grande dame mondaine, Madame Humiecka ; ensuite son histoire d’amour qui débouche sur un mariage avec une jeune actrice française : Isaline ; enfin, une quête de stabilité qu’il recherche en voyageant de cour en cour avec sa famille (Joseph fut père de trois enfants).
Le récit de la vie de Joseph est plaisant ; il effectue en effet avec sa protectrice un véritable grand tour qui le mène dans les grandes cours d’Europe (Vienne et Versailles entre autres). L’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche prit même "Joujou" sur ses genoux, qui, ému mais non dépourvu d’esprit, lui déclara trouver extraordinaire "de voir un si petit homme sur les genoux d’une si grande femme" . Le chevalier de Jaucourt vanta également les qualités intellectuelles et le bon caractère de Boruwlaski dans l’article "Nain" de l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert, s’interrogeant en particulier sur la naissance, la croissance et les proportions du gentilhomme polonais. La famille de Joseph avait en outre une particularité qui intrigue Jaucourt : des six enfants que Madame Boruwlaski mit au monde, trois étaient nains.
Malgré le caractère exceptionnel de cette vie parmi les grands aristocrates du milieu du dix-huitième siècle, le lecteur peut quelquefois s’ennuyer, surtout lorsque Joseph énumère ses bienfaiteurs en les remerciant de leur accueil et en vantant leurs qualités avec des formules de courtoisie prévisibles. À d’autres moments, le récit devient poignant, en particulier lorsque Joseph fait l’expérience de la cruauté de sa maîtresse et de l’ambiguïté inhérente à sa position de serviteur exhibé pour sa petitesse. En effet, pour "plaisanter", la comtesse Humiecka proposa en public et en présence de Joseph, de l’unir à sa sœur, elle aussi naine, pour voir ce qui résulterait de leur mariage. Le jeune homme pleura alors abondamment et amèrement et se souvient dans ses Mémoires de la tristesse qu’il éprouva. Mais outre le récit de son chagrin, et celui de la rivalité avec un autre nain de cour disgracieux, "Bébé", le texte demeure quelque peu monotone.
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