Rédacteur

Magistrat

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

C N L

CNL
Guizot malgré tout
[jeudi 16 octobre 2008 - 09:00]
Histoire
Couverture ouvrage
François Guizot
Laurent Theis
Éditeur : Fayard
701 pages / 25,65 € sur
Résumé : Cette biographie atypique et virtuose fait oublier Guizot le mal-aimé et révèle Guizot tel qu’en lui-même.
Page  1  2  3  4 

Laurent Theis, médiéviste renommé , nous fait sentir les qualités particulières que le Moyen Âge exige de ses spécialistes : l’art de faire parler les textes résistants et rares, la capacité d’empathie envers des personnages qui ne sont parfois que des silhouettes et la possibilité de faire sentir la différence des temps, ce que les hommes du passé ont d’étrange, d’étranger même. Dans le cas de Guizot, il est vrai, la documentation est surabondante. Mais Laurent Theis traite chaque pièce du dossier comme si elle était unique. De fait, son Guizot n’a rien d’une excursion passagère dans un domaine qui ne serait pas le sien. Déjà spécialiste de l’histoire du protestantisme français, Laurent Theis est depuis longtemps un ami proche de Guizot, dont il a édité avec un soin méticuleux une partie de la correspondance . Pour lui, Guizot est plus qu’un personnage, c’est un lieu. Il en connaît les détours, les recoins et les chemins d’accès. Il s’y sent chez lui. Il sait tout des amis et des ennemis de Guizot, comme s’ils étaient les siens.

 


La biographie comme visite guidée.


"Plutôt qu’un récit biographique, je propose de visiter M. Guizot". Laurent Theis aurait pu écrire : "un voyage dans une vie". Affranchi de toutes les conventions du rite biographique et des obligations attendues d’un historien , il nous propose un livre sans note ni référence et, pour achever ce que ce parti pris peut avoir de déstabilisant, il ne suit pas le fil chronologique des événements. Laurent Theis a choisi une voie difficile. Il est sûr de son omniscience comme Guizot l’était de la sienne, lorsqu’il menait ses recherches sur l’Angleterre des années 1640 : "Ce temps-là et son monde ont fini par devenir pour moi une véritable société ; je sais l’âge de chacun, sa figure, ses entours, ses goûts ; je parle, on me répond". Mais Guizot aimait les avalanches de notes savantes, l’appareil critique et la bibliographie raisonnée. C’est ici que Theis se sépare de son modèle. Certaines citations sont difficilement identifiables. Cette absence – qui est parfois un manque pour le lecteur – est remplacée  par le "Je" de l’historien. L’intime conviction prend la place de la discussion érudite ("j’ai la conviction, sans en avoir la preuve mais je commence à bien connaître mon héros, que …", p. 152). Une question reste en suspens ? il répond "je pense que c’était vrai" .

Son clin d’œil, ou hommage sincère, à Gaston Boissier et Édouard Herriot  donne à ce Guizot une patine "vieille école", qui annonce le trait profond de cet ouvrage : il est très écrit. Le style de Laurent Theis est original et brillant. En bien des cas, il est difficile de tourner une page sans se donner le plaisir de la relire. Les formules abondent. Certaines sont chic et choc ("Pose et pause : Guizot y excelle", p. 100), d’autres alembiquées à souhait ("la tendre et brûlante logorrhée qui s’épanche dans leur correspondance donne à penser", p.166) ; certaines enfin sont l’écrin qui contient le livre entier ("Chaque journée ressemble à la précédente et chaque jour M. Guizot se ressemble", p.366). Mais ce brio formulaire ne distinguerait pas l’auteur d’autres bons historiens s’il n’y avait chez lui quelque chose de plus nouveau : le goût de la phrase. Maîtrisant parfaitement le grand style périodique d’autrefois, fait d’incises, d’inversions et de suspensions, Laurent Theis livre, en de longues phrases cadencées à l’ancienne, des portraits et des situations qui enchantent autant pour l’idée exacte qu’ils donnent des choses que pour le plaisir que l’on éprouve à se perdre dans des phrases où le sujet n’est pas celui qu’on croit.

 

Titre du livre : François Guizot
Auteur : Laurent Theis
Éditeur : Fayard
Date de publication : 13/03/08
N° ISBN : 2213636532
Page  1  2  3  4 
Commenter Envoyer à un ami imprimer Charte déontologique / Disclaimer digg delicious Creative Commons Licence Logo

1 commentaire

Avatar

nemesis

17/10/08 21:19
les capacités et le cens, voilà tout ce qu'il y a à retenir....et les poires de Daumier

Déposez un commentaire

Pour déposer un commentaire : Cliquez ici