Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
Bientôt de nouveaux résultats !
Sociologie et économie : peut-on imaginer deux sciences qui se seraient plus opposées et affrontées au cours de leur histoire ? Tout commence, en effet, dans le conflit : la sociologie naît au XIXe siècle de l'opposition de certains intellectuels à l'économie politique d'alors, à un moment où la révolution marginaliste - courant de pensée apparu vers 1870 dans plusieurs pays d’Europe et qui domine encore la théorie économique - n'en était qu'à ses prémisses. Plusieurs de ses fondateurs – Durkheim, Weber, Pareto... - s'intéressent alors de près à l'économie, les deux derniers occupant d’ailleurs des postes de professeurs d’économie politique, et en critiquent souvent les principaux représentants.
Mais, peu à peu, un cessez-le-feu s'installe : Talcott Parsons, professeur de sociologie à Harvard qui domina sa discipline des années 1950 aux années 1970, établit une séparation en laissant à l'économie le soin d'étudier le marché et les actions rationnelles ne conservant pour la sociologie que les "restes" - selon la formule de Albion Small, rappelée par Mark Granovetter – c'est-à-dire des actions non rationnelles. Une "pax parsonia" qui dure jusqu'à ce qu'un économiste ouvre à nouveau le feu : c’est Gary Becker, qui propose d'appliquer les outils de l'économie à tous les domaines de la vie sociale, comme la famille ou le crime, jusqu’alors chasses gardées des sociologues. Cet "impérialisme économique" rencontre encore une vive résistance et la guerre, qui, si elle n'est pas tout à fait ouverte et sanglante, n'en est pas moins vive.
Ces quelques rappels ne sont pas inutiles pour bien comprendre la portée du recueil d'articles de Mark Granovetter publié récemment en Français. La "nouvelle sociologie économique" qu'il initie à partir des années 1980, et dont on découvre ici les textes majeurs, peut se comprendre en effet comme l'une des meilleures réponses aux prétentions de l'économie : sur les thèmes qui sont les plus chers aux économistes - le marché, l'optimalité, etc. - les sociologues ont non seulement eux aussi des choses à dire, mais ils sont en outre capables de proposer de meilleures réponses. Mais ne nous y trompons pas : il ne s'agit pas d'une contestation facile de l'économie, comme on en rencontre régulièrement, brocardant un libéralisme souvent fantasmatique, mais bien d'une discussion scientifique exigeante qui vise à rencontrer les économistes sur leur propre terrain. C'est pour cela que cette réédition augmentée d'un volume précédemment intitulé Le marché autrement (2000) pourrait ouvrir la voie à une rencontre pacifiée entre économistes et sociologues autour de leur projet commun de compréhension des phénomènes économiques. Plutôt que de nous livrer à une fastidieuse série de résumés des différents articles, nous allons essayer de dégager les quelques éléments clefs qui font le propre de la sociologie économique de Granovetter.
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