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Cheveux verts et chemise blanche
[mercredi 15 octobre 2008 - 05:00]
Littérature
Couverture ouvrage
Ennemis publics
Éditeur : Flammarion
332 pages
Résumé : Retour sur la correspondance événement de cette rentrée. Simple coup ou réel échange entre deux célèbres figures des lettres françaises ?

On s’imagine aisément la douleur des libraires forcés à commander un livre mystère trois mois avant sa parution. Longtemps leurs bases de données devaient rester muettes, tandis que l’écho grandissait. Un nom s’élevait, qui alertait la presse. Enfin Houellebecq vint, Bernard-Henri Lévy aussi. Le monde apeuré découvrait qu’il avait servi de marionnette à un plan marketing. 

Les auteurs de cet échange épistolaire qui fut mesrinement nommé Ennemis publics n’allaient-il pas souffrir eux-mêmes d’un tel conditionnement spectaculaire ? À moins qu’ils ne soient ces spécialistes de l’apparition spectaculaire, si souvent décriés, dont l’œuvre importe peu, finalement.

Il est vrai que face à Houellebecq et BHL, l’art de la suspicion accède à l’âge scientifique. L’empreinte de pauvreté du premier, qui couvre tous les domaines imaginables, ne s’est jamais vraiment estompée : "le prolétaire Houellebecq devient indissociable d’une légende. Cette légende est là pour historier une souffrance", note Sollers.. La richesse de l’autre est inoubliable, on aime réduire ses engagements à des bonnes œuvres. L’embourgeoisement de l’un tarde à se faire sentir, il continue à inquiéter et semble irrécupérable ; la prolétarisation de l’autre, ses articles écorchés, son dénuement d’aventurier semblent des artifices pénibles. Ces trahisons de classes, ces mauvaises fois irritent. Houellebecq et BHL, c’est Bartleby et Barnabooth. En livrant leur correspondance, ils exposent conjointement une première riposte : ils n’avaient pas perdu le souci de la sincérité.

Ennemis publics ne peut se lire qu’au premier degré, névroses incluses. Le mécanisme des aveux structure largement le livre, qui peine par-là à s’élever vraiment. Un lecteur attentif de Houellebecq découvrira peu de choses qu’il ne savait pas déjà. Le romancier s’était essayé, il y a trois ans, au genre autobiographique, en publiant d’abord sur Internet, puis dans une revue , le texte Mourir, déchirant et exact. L’élan qu’il avait alors manifesté, dans cette quarante-septième année qui fut fatale à Baudelaire, Musset, Lovecraft et Nerval, semble être retombé. Or l’infime distance qui sépare l’aveu de la justification compte beaucoup en littérature ; le Houellebecq d’Ennemis publics est l’un des moins littéraire que nous connaissons. Des plus sympathiques cependant : effet normal de la succession des anecdotes. Houellebecq au ski, Houellebecq en Russie, Houellebecq à l’église (spoiler !). Ces éléments à demi nouveaux perdent leur force à être trop circonstanciés. Houellebecq, rappelons-le, écrit des romans magnifiques dont les structures empruntent moins à l’arbitraire du récit de vie qu’à certains effets de sidération poétique. Ceux qui avaient pris l’habitude de le classer parmi les romantiques pourront être déçus de découvrir un contemporain.

BHL, à l’inverse, est depuis toujours une figure byronienne pratiquant un romantisme de l’engagement, passionnel et positif, ne souffrant pas du mal du siècle mais luttant contre les maux du monde : la contemporanéité même. Il confesse d’ailleurs un goût de l’aventure, fréquent chez les hommes de sa génération, et qu’on retrouve jusque dans le ton "Jules Verne" de l’index : "Où Bernard-Henri Lévy, horrifié, renonce à évoquer la folie de Kant, les parties d’échecs de Marcel Duchamp ou la parenté secrète de Comte et d’Althusser pour inviter Michel Houellebecq à réagir au livre de sa mère." Houellebecq après tout évoque souvent l’extrême influence morale de la littérature enfantine, de Pif gadget à Tolkien.


BHL confesse donc le penchant hédoniste de ses tentations justicières. On s’en doutait, on est content de lui entendre dire.

Ennemis publics trouve là sa limite principale : il rend ses auteurs sympathiques. Les questions de fonds y sont peu ou mal explorées, probablement en raison de la courtoisie extrême des correspondants, sans doute plus facile à manier que le respect sincère. Toute une diplomatie souterraine peut amuser un moment. Un rapport de fascination réciproque s’installe, qui gèle un peu le débat.

L’évocation de Pascal, toujours amère, sert en général de prétexte rhétorique à des tentatives d’édulcoration – d’abord parce que l’infini froid se raconte assez mal, ensuite parce que Pascal lui-même a parié contre lui. Cette dialectique entraîne Bernard-Henri Lévy à opposer à Michel Houellebecq une ontologie chaude, dérivée de la Genèse. Parce qu’une description purement physique du monde le fait "terriblement flipper", parce qu’il la trouve "terrifiante, insupportable et pour [lui] en tout cas, inutilisable". Suite à sa lecture hugolienne du chaos biblique ("la scène est terrible, saignante à souhait, ténèbre et poussière") dans lequel les essences sont tout justes des work in progress, il s’est "forgé, d’abord sans Sartre, puis, beaucoup plus tard, avec lui, une usine à gaz conceptuelle qui a pour principale vertu d’aider qui le voudra (à commencer, évidemment, par [lui]) à conjurer cette double hantise de n’être rien et de n’être que soi". La réaction de Houellebecq fut exactement inverse. Il nomme Pascal son "premier tentateur" : "Après Pascal, toute la douleur du monde était prête à s’engouffrer en moi." Mais cette douleur désormais, "je m’en plaindrais en tout qu’animal, et non, spécifiquement en tant qu’homme". Houellebecq semble accepter a priori tous les réductionnismes, toutes les disgrâces ontologiques, du darwinisme au fonctionnalisme. Jusqu’à envisager pour roman idéal la description d’un homme par une bactérie. Il a souvent lu la Bible mais il s’en tient au mot de Renan : "Il se peut que la vérité soit triste." Alors il est tenté d’expliquer l’exubérant optimisme de son interlocuteur par une hypothèse audacieuse : BHL croirait en Dieu ! Démenti instantané de l’intéressé. Qui nuance : il y eut bien de sa part retour au judaïsme, mais pas à un judaïsme religieux. Plutôt à une zone de sa pensée qui résisterait à tous les positivismes, et que finalement Houellebecq reconnaît aussi : "Le ‘si Dieu n’existe pas, tout est permis’ de Dostoïevski, a priori convaincant, s’avère expérimentalement faux."



La connexion BHL-Houellebecq fut une surprise. Le nouveau philosophe, rencontrant l’homme du désenchantement, devait lui faire quelques leçons de politique. Houellebecq écoute, d’autant qu’il n’est pour une fois pas soupçonné d’être réactionnaire. Le mot d’Auguste Comte, selon lequel "le progrès est le développement de l’ordre", continue à l’obséder. Cette correspondance nous suggère d’échanger, pour l’expérience, les places respectives de ces deux auteurs : Houellebecq serait une figure plus que probable d’intellectuel, BHL un romancier parfaitement convaincant. Mais des choix ont été faits, qui peuvent nous sembler mystérieux, et que ce livre permet d’élucider en leur donnant une base psychologique. La psychanalyse existentielle, chère à Sartre, donne toujours des résultats. Ainsi Houellebecq explore la personnalité de combat de son interlocuteur, dans une perspective quasi anthropologique : "Un ego aussi bien trempé que le vôtre relève pour moi du mystère, voire de l’anomalie." Et BHL en retour doit prendre en considération le "dépressionisme" houellebecquien.

Une première fois, leurs destins s’étaient croisés, quand ils passèrent à la réalisation. Notons au passage que si le film de Houellebecq est plutôt raté, il n’est pas indigne, et deux scènes sont à sauver absolument (l’ouverture et le bikini contest). Ils se croisent encore à chaque fois qu’ils permettent à la mauvaise humeur de notre temps de s’exprimer. Ce phénomène plaisant, innocent et voltairien de déconsidération perpétuelle pousse ses victimes à la paranoïa, parfois au doute. Baudelaire surjoua ainsi le bouc émissaire, et parut un soir les cheveux teints en vert ; le reste du temps, il se trouvait maudit, et tenta de se suicider plusieurs fois. Le phénomène irritant du dandysme sert de révélateur au vieux fond de haine caché derrière les apparences. Baudelaire est très présent dans cette correspondance.

 

BHL et Houellebecq parlent assez peu de leur métier d’écrivain. Quelques éléments émergent. BHL raconte qu’il ne sait rien apprécier s’il ne projette pas d’écrire dessus. Il est l’homme du désir articulé. L’organisation du désir a toujours une connotation politique : Houellebecq le met en garde de ne pas accepter trop vite de devenir un jour ministre de la Culture. Houellebecq révèle enfin qu’il considère le roman comme un genre mineur. La vie de poète, alors qu’il a vu "la disparition de la poésie se produire de son vivant", lui semble la meilleure vie possible. Cependant, "il va falloir qu’(il) supporte jusqu’au bout d’être Houellebecq, avec tout ce que ça comporte". Le roman demeure cependant inévitable ; ses personnages le réveillent la nuit. Le soin qu’il apporte à corriger ses épreuves, alors qu’après tout le néant menace, continue à l’intriguer.



BHL a su devenir un sphinx organisé et l’incarnation de l’esprit du temps. À la suite de beaucoup d’autres, il symbolise la passion française pour la figure de l’intellectuel. On peut déplorer ce goût national pour le partitif (c’est du BHL, du Debord) et pour l’adjectivation (sartrien, voltairien, sollersien, houellebecquien), le trouver trop snob ou expéditif. Nous adorons les histoires intellectuelles, c’est ainsi. BHL, c’est déjà tout une époque, et un énorme roman vivant (dont ces 30 000 pages de journal, consignées, soirs après soirs, sur le répondeur de sa secrétaire).

Nous garderons Houellebecq pour l’exploration du futur. La possibilité d’une île, est une spéculation géniale qui s’améliore à chaque relecture.

 


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L'illustration de cet article est un tableau de Thomas Lévy Lasne : http://www.thomaslevylasne.com/Start.html

Aurélien BELLANGER
Titre du livre : Ennemis publics
Auteur : Bernard-Henri Lévy, Michel Houellebecq
Éditeur : Flammarion
Date de publication : 03/10/08
N° ISBN : 2081218348
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8 commentaires

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rien

17/01/09 06:26
rien à dire
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Marchoucrève

05/11/08 01:37
"Houellebecq, rappelons-le, écrit des romans magnifiques": un individu qui confesse de telles croyances, en dépit de la mise en relief de son statut de doctorant en philosophie, éclaire d'un jour bien opaque une dépendance plus nettement affirmée pour l'inculture du sub-journalisme littéraire que la liberté de penser l'évaluation des oeuvres. Comme son auteur aux "romans magnifiques", il émet une pensée chosifiée dans un langage chosifié. Je vous défie de prouver que le style de votre héros est supérieur à celui des magazines, que sa pensée est supérieure à celle qu'émet un cerveau à l'intellgence médiocre. Les lecteurs, même pseudo-lettrés, de Houellebecq, trouve en ce dernier l'enregistrement de leur médiocrité et prennent cela pour du sublime.
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Michel

20/10/08 13:40
La tarte à la créme...
excellente illustration pour deux hommes dégoulinants... reflets de la
déliquescence de notre culture.
Ces deux personnages nous évoque Auguste face au clown blanc.
On peine à sourire...
Votre article en est le reflet
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La rédaction

20/10/08 10:33
Concernant l'illustration, tout est indiqué à la fin de l'article. Il s'agit d'un tableau de Thomas Lévy Lasne : http://www.thomaslevylasne.com/Start.html
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alain

19/10/08 13:22
Très beau tableau peut-on avoir les coordonnées du peintre?
merci.

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