On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Tout le monde parlant ces jours-ci des folies financières, la dénonciation prophétique rappelée dans ce livre semble bienvenue. On n’y trouvera pas, toutefois, une critique élaborée de l’argent : celui-ci n’est traité explicitement qu’au chapitre VIII, soit un dixième de l’ouvrage auquel il donne son titre. Cette réflexion vient pourtant à son heure, au moment où la tourmente financière qui menace d’effondrement notre économie révèle à quel point l’autonomisation des manipulations monétaires pénètre et ronge dans ses fondements l’ensemble de la culture.
Les trois auteurs regroupés par Jacques Julliard auraient été à coup sûr révulsés par les procédés et les débordements d’une économie financière qui se retourne d’ailleurs contre les bases même du capitalisme, et qui ne peut donc durablement parasiter celui-ci sans le mettre en crise. Les cabrioles purement spéculatives des traders exigent qu’une production et qu’une richesse réelles viennent des entreprises, à la façon dont le capitalisme entrepreneurial supposait lui-même, quand Péguy, Bernanos ou Claudel écrivaient contre lui, un monde précapitaliste pourvoyeur de valeurs que celui-ci était incapable de créer ni d’entretenir, mais dont il dépendait tout en contribuant à le détruire. La morale aristocratique de l’honneur, celle chrétienne de la charité, ou celle socialiste de la solidarité, ont ainsi précédé et permis la "morale" ou l’ethos capitaliste du profit, qui n’a fleuri et prospéré que grâce à des valeurs accumulées avant lui, et dont il accélère la disparition. On peut parler de catastrophe quand cette morale du profit l’emporte sur les trois autres – et d’une catastrophe pour le capitalisme lui-même. Or la même contradiction s’observe vis-à-vis des ressources naturelles accumulées au fil des millénaires, et qu’on voit aujourd’hui pillées et asséchées en quelques décennies d’exploitation forcenée.
Une solidarité se dessine ainsi entre l’aristocrate, l’ouvrier et le chrétien conséquent, auxquels on ajoutera, puisque nos trois auteurs sont aussi ou d’abord des écrivains, l’artiste dont les valeurs ne sauraient tout à fait s’aligner sur celles d’un marché laissé à lui-même. Un appel au sursaut, à une forme de marginalité, de sécession et donc de résistance peut se réclamer de ces morales irréductibles à celle du simple profit ; et toutes quatre peuvent aujourd’hui se reconnaître dans la sensibilité écologique, pareillement révulsée devant l’avidité à front bas, les profits à court terme et le monde désespérément plat des échanges générés par ce qu’on nomme à la suite de Rimbaud "l’horreur économique". On n’organisera pas cette résistance sans une claire conscience de ce que l’argent gouverne, et de ce qui par principe lui échappe ; d’où l’intérêt de revenir à ces trois auteurs, qui ont contribué à ce grand partage critique et civilisateur entre les valeurs, ou entre diverses formes de ce que Claudel, dans un titre majeur, a nommé l’échange.
2 commentaires
DARKJACK
Pourquoi attendre une critique élaborée de l'argent ? Pour croire pouvoir s'en libérer ? Il n'y a pas de critique de l'argent, il n'y a que ce qu'il tente de nier et de remplacer et qui est la place de "vraies valeurs".
Pourquoi passer sous silence le travail de l'auteur sur le rapport entre l'argent et le monde moderne ? et les pistes qu'il ouvre sur un postmodernisme dont la valeur pleine et "d'usage" serait de dépasser cette barbarie intellectuelle d'abord, nihiliste, avant même que d'être bourgeoise ?
Amicalement.
boaz