Au nom de quoi devrais-je m'abstenir de penser que les oeuvres de Bach ou Mozart sont infiniment plus profondes, plus riches et plus précieuses à tous égards que le tambourin ou le flûtiau de ce que Lévi-Strauss appelle les "sociétés sauvages" ? Un tel jugement de valeur n'implique nulle xénophobie, pas davantage la moindre volonté colonisatrice ou impérialiste, simplement l'expression d'un choix dont on voit mal au nom de quelle morale débile il devrait être interdit. 
Luc Ferry, Le Figaro, le 9 février 2012.
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L’homme sur la couverture, avec son nœud papillon, son costume trop large, mais surtout sa perruque et son masque hideux, c’est "Dr. H. Anonymous". La photographie est prise en 1972 à Dallas. John Fryer, de son vrai nom, est un jeune psychiatre américain, membre de l’American Psychiatric Association (APA). Il en est par ailleurs l’organiste officiel, et c’est lui qui introduit en musique chaque année les assemblées générales de l’APA . Mais en ce mois de mai 1972, il compte bien faire résonner une note discordante : déguisé afin qu’on ne puisse pas le reconnaître, la voix trafiquée, il a accepté de participer à une conférence visant à rétablir le dialogue entre les psychiatres et les homosexuels. Il faut dire que depuis quelques années, les relations entre psychiatres et homosexuels étaient devenues ouvertement conflictuelles : tandis que des communautés gay, qui revendiquent publiquement le droit à un "style de vie différent", sont en train de se former dans la plupart des grandes villes américaines, l’ensemble de l’institution psychiatrique (et psychanalytique) continue de camper sur la conviction que l’homosexualité, caractérisée comme une perversion de l’instinct sexuel, est pathologique. Cette tension grandissante entre les psychiatres et les homosexuels est palpable à tous les niveaux : de nombreux symposiums psychiatriques, réservés aux spécialistes de la question (lesquels ne sont jamais à court d’imagination lorsqu’il s’agit de proposer de nouveaux moyens thérapeutiques pour mettre fin à cette "maladie" ), sont interrompus ou chahutés par des activistes homosexuels. À l’intérieur même de la communauté psychiatrique, des clivages apparaissent. C’est d’ailleurs là le sens de la présence de Dr. H. Anonymous à cette conférence de 1972. Invité en tant que psychiatre et homosexuel, il entend représenter l’ensemble des psychiatres homosexuels de l’APA qui militent pour mettre fin à la stigmatisation dont ils sont victimes, à commencer par le simple fait qu’être homosexuel soit jugé incompatible avec le digne et sain exercice de leur profession. L’année suivante, un comité spécial au sein de l’APA est mis en place pour réévaluer la question de l’homosexualité. En décembre 1973, le Comité de nomenclature de l’APA organise un vote et décide, dans la plus grande confusion, de supprimer l’homosexualité de la classification officielle des troubles psychiatriques (en l’occurrence, le DSM-II) .
American Psychiatry and Homosexuality, An Oral History entreprend de revenir sur cette période tumultueuse de la psychiatrie américaine qui a abouti à dépathologiser l’homosexualité, mais en confiant le récit de cette histoire à ceux qui en ont été des acteurs privilégiés. Le livre, organisé thématiquement en trois sections, est en fait la compilation d’une série de portraits et d’entretiens réalisés entre 2001 et 2006 pour le Journal of Gay & Lesbian Psychotherapy. Dix-sept portraits de psychiatres se succèdent, dix-sept points de vue différents sur cette histoire, mais aussi autant d’histoires singulières racontées tantôt sur le ton de la confidence, tantôt dans un style plus épique.
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