L'histoire de la violence ou comment civiliser les moeurs
[jeudi 09 octobre 2008 - 05:00]
Histoire
Une histoire de la violence. De la fin du Moyen Âge à nos jours
Éditeur : Seuil
Accompagnant ce déclin contemporain des actes de violence, se diffuse une littérature noire du frisson qui s’offre comme un dérivatif transgressif dans une culture occidentale qui fait désormais de la violence un tabou majeur. Abondamment développée dans les journaux, les romans policiers, la bande dessinée, le cinéma ou la musique, la fiction sanglante se mettrait ainsi au service d’une contradiction fondamentale qui anime les sociétés occidentales dans leur gestion de la violence : exutoire, elle permettrait de pacifier les mœurs des jeunes gens en évitant le passage à l’acte ; elle permettrait, dans le même temps, de préparer ce dernier puisque l’exaltation des vertus guerrière demeure indispensable dans l’éventualité d’une guerre.
Alors que le tabou du sang s’est largement imposé, l’Europe se trouve libérée, depuis 1945, du danger direct d’une guerre sur son sol. Cette nouvelle donne induit, selon Robert Muchembled, "une mutation feutrée mais décisive du rapport à la loi ancienne de la force, qui se traduit par un véritable bouleversement des équilibres entre les classes d’âge et les sexes"
: elle fait l’objet du dernier chapitre consacré à l’évolution du phénomène de violence depuis les années 1960. En l’absence de danger extérieur pressant, la violence se tourne, selon l’historien, vers l’intérieur de la société. Devenus très rares, les homicides qui sont le fait d’individus toujours plus jeunes, attirent l’attention sur une difficulté croissante d’insertion dans des sociétés occidentales transformées. Le retour des bandes de jeunes gens est, pour l’auteur - qui revient notamment en fin d’ouvrage sur les émeutes de novembre 2005 en banlieue parsienne -, celui du refoulé : bien qu’elle soit exagérée par les médias et qu’elle ait considérablement regressé, la violence de la jeunesse angoisse profondément les adultes en ce qu’elle pose la question de l’adhésion des jeunes générations au pacte social. "Sommes-nous arrivés à un tournant ? se demande l’auteur. Notre civilisation globalement apaisée, riche et hédoniste saura-t-elle sublimer davantage les pulsions juvéniles brutales qu’elle continuait à entretenir voici peu en les réservant aux confrontations guerrières, pour éviter qu’elles ne saturent les marges déshéritées des grandes métropoles ou les stades et ne produisent des explosions en chaîne ?"
Il faut saluer l’audace de Robert Muchambled qui propose sur le sujet si glissant de la violence, une synthèse qui embrasse largement l’Europe moderne et contemporaine. Fort de ses recherches personnelles sur les archives de l’Artois - qui lui sert de laboratoire -, l’historien s’appuie, pour élargir son propos, sur une fine connaissance de la littérature secondaire spécialisée la plus récente. Son ouvrage est ainsi riche d’exemples variés et évocateurs.
De ce fourmillement de cas se dégage la classique idée d’un déclin progressif de la violence que l’auteur soutient avec force. C’est néanmoins la conviction d’un lien entre les actes de violence et la situation sociale des jeunes gens qui en sont les principaux auteurs, qui anime de manière neuve toute la réflexion de l’historien. Plaidant pour une analyse culturelle du phénomène de violence, c’est moins une étude politique ou sociale, qu’un regard porté sur les mutations des imaginaires – figures de la virlité, code d’honneur, construction du lien intergénérationnel – qui permettrait de comprendre les modalités et transformations de la violence criminelle dans les sociétés d’Europe occidentale.
1 commentaire
Liseron
Profitable recension que le lecteur peut croiser avec l'émission "Concordances des temps" du 04 avril 2009 dans laquelle R. Muchembled était l'invité principal.
Je note une curieuse sous-représentation bibliographique sur internet quant au cas londonien des "Mohocks" (l'actuelle entrée anglaise sur Wikipedia ne semble montrer aucun recul sur la question).
Vifs remerciements à ce site et à l'auteure du compte-rendu !