On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Comment maintenir la cohésion politique d’une nation et entretenir les valeurs de civisme ainsi que l’amour de la patrie – ce sentiment "plus vif et plus délicieux cent fois que l’amour d’une maîtresse", selon Rousseau – en l’absence de toute guerre civile ou extérieure, et en l’absence même de toute menace proche ou lointaine d’un ennemi contre lequel le groupe pourrait refaire son unité ? Telle est la question que se posait, après bien d’autres, William James dans une célèbre conférence prononcée à l’université Stanford en 1906. La réponse étonnante qu’il avançait alors vaut d’être rappelée aujourd’hui : à défaut d’un ennemi identifiable posté aux frontières dont la vue suffirait à mobiliser au sens propre tous les citoyens pour la défense de la patrie, c’est contre la nature elle-même qu’il conviendra de déclarer la guerre en enrôlant la jeunesse dans ce combat immémorial où se joue le destin de l’humanité et où se décident les conditions de sa survie. Par ce moyen, l’armée des hommes en marche contre la nature pourrait fournir le strict "équivalent moral" de la guerre, puisque rien ne serait perdu des valeurs martiales qui sont le seul "ciment durable" des sociétés démocratiques, tout en épargnant la vie de nos compagnons d’humanité .
L’ironie de l’histoire veut que, à un siècle de distance, le sens de cette proposition ait été littéralement inversé : loin de garantir la survie matérielle et spirituelle de l’humanité sans décimer ses troupes et détruire ses bâtisses, la guerre contre la nature – ce que Michel Serres appelle dans son dernier livre la "guerre mondiale", c’est-à-dire "la guerre qui oppose tout le monde au Monde, (…) celle qui oppose notre genre tout entier à son environnement global" – est exactement ce qui met l’humanité en danger de mort imminente. Emportés par le même aveuglement que celui de ce couple d’ennemis peint par Goya brandissant l’un contre l’autre des bâtons, enfoncés jusqu’aux genoux dans la boue, s’enterrant ensemble graduellement à chaque nouveau coup qu’ils se portent , nous semblons avoir oublié les entours du combat, le théâtre des opérations, le lieu même de notre séjour, contre lequel nous venons de comprendre que nous étions en guerre parce que, désormais, nous nous voyons gagner. "Mais", ajoute Michel Serres, "il s’agit alors d’une victoire à la Pyrrhus, de la plus dangereuse défaite que nous ayons jamais connue au cours de notre hominisation" .
L’urgence est donc d’achever la guerre, la seule que l’on puisse dire mondiale – la guerre contre le monde qui "remplace, intègre, somme, additionne et termine toutes les guerres entre les hommes" . Ceci ne se peut qu’à la condition de conclure un traité de paix avec lui, en élaborant un droit d’un nouveau type, conformément au projet original que Michel Serres s’efforce de réaliser depuis au moins deux décennies, et auquel l’important ouvrage qu’il publie aujourd’hui apporte une forme, sinon d’achèvement, du moins de complétude, en refermant sur elle-même la trilogie ouverte par le Contrat naturel et prolongée récemment par Le Mal propre .
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