On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Écriture et liberté, écriture et survie
Écrire des lettres permet de garder une activité intellectuelle pour rester libre, comme le prouvent certaines listes de lectures et certaines réflexions philosophiques qui constituent une véritable discipline de vie. La vie spirituelle ne passe pas forcément par la foi. La lettre est perçue comme une causerie qui console et manifeste rarement une recherche particulière de style et d’effet littéraire, si ce n’est dans la familiarité. Il s’agit bien d’ "écriture ordinaire". Mais il s’agit d’abord de survivre, sinon réellement, du moins dans la mémoire de ses proches et pour la postérité. Malgré la censure, la lettre est perçue comme un ultime outil de défense et doit beaucoup à la rhétorique de la plaidoirie. Dans son rapport à la postérité, Magali Mallet la décrit comme une "relique laïque". C’est ainsi que l’on pourra trouver, page 199, une copie du billet rédigé à la hâte, quelques heures avant son exécution, dans son livre de prières, par Marie-Antoinette, à l’intention de ces enfants. L’original de ce billet est conservé à la bibliothèque de Châlons-sur-Marne. Ces lettres sont la chair vive de l’histoire et Magali Mallet a ces mots très justes à la fin de sa présentation : "Ces lettres, dont la lecture nous est permise aujourd’hui seulement parce qu’elle fut interdite à leurs véritables destinataires, posent […] un délicat dilemme ; en échappant à l’interception, elles auraient eu la possibilité de jouer leur rôle véritable : celui de réconforter, rassurer les familles qui les attendaient avec une douloureuse impatience. Avons-nous le droit, au nom de la recherche littéraire, de nous réjouir de cette censure qui priva des centaines de familles de la plus élémentaire consolation, et plongea les détenus dans cette "incommunication" que redoutait tant le poète Roucher ?" Ce livre est plus qu’un document, il s’agit d’un monument de la mémoire qui remet en question les critères établis de la valeur littéraire et même de la littérarité.
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