On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire. 
Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans.

Pour qui a participé au numéro spécial de Médium "L’argent maître" (juin 2008) , le dernier ouvrage du psychanalyste Denis Vasse, L’Homme et l’argent, suscite d’abord l’intérêt, puis rapidement l’ennui et l’irritation. Résumons brièvement : tout objet, par définition, s’achète et se vend ; on lui associe donc une double représentation, celle du plaisir que procure son acquisition (assouvissement d’une pulsion), et celle d’un prix sur le marché. À ce monde des représentations objectives marchandes, Denis Vasse commence par opposer fermement celui du désir, qu’il ne faut pas confondre avec la pulsion car ce désir est d’un autre ordre ; "au-delà du principe de plaisir", il concerne la rencontre avec l’Autre. Ni objectivable ni susceptible de comblement, le désir qui engage l’être et non l’avoir nous mobilise au-delà de toute satisfaction.
On ne réduira donc pas ce désir de l’Autre à la poursuite d’un objet partiel ; ce serait substituer la pulsion à l’intransigeante vérité du désir, et refermer son ouverture. Pulsion d’emprise : la pulsion veut saisir, mais comment jamais s’approprier ou assujettir ce qui résiste infiniment aux échanges marchands qui proposent à chacun de combler sa chétive existence et son imaginaire petit moi ?
La vie est un autre nom de ce fond qui nous traverse ou de ce don qui nous soutient au-delà (en deçà) de toute objectivation. Reprenant les judicieuses distinctions proposées par Michel Henry, Denis Vasse enrôle cette Vie (greffée d’une majuscule) du côté de l’Autre qui, pas plus que l’Être ou l’inconscient, ne se représente. La scène du grand partage entre l’être et l’avoir est dès lors posée, à grand renfort de majuscules et de citations tirées de Lacan ou de Heidegger : l’argent, puissance universelle de nos échanges horizontaux, travaille à nous faire basculer dans l’oubli de l’Autre, voire de l’Être ; pourtant, sa circulation folle désigne en creux le sans prix ("la-Vie-n’a-pas-de-prix") ou ce qui ne s’échange pas – mais éventuellement se donne.
Face à cet ordre ou ce désordre désespérément plat des échanges économiques, le psychanalyste (et savant jésuite) n’a pas de mal à rappeler la nécessité de l’ordre symbolique pour mieux faire resplendir sa transcendance. Celui-ci règle nos vraies transactions à proportion qu’il reste hors d’atteinte ; Vasse insiste a contrario sur l’autoréférence de l’argent – la richesse n’a d’autre objet qu’elle-même, sa manipulation nous condamne à tourner dans le cercle d’une poursuite effrénée, elle ne fait ni croître ni naître, elle échoue à créer de la vraie valeur – opposée à la majesté symbolique que l’échange marchand ronge ou caricature. L’échange de parole en particulier, ouvert à la marque de l’Autre, et du même coup au manque, manifeste "le présent d’une présence" et fait de nous des sujets du désir plutôt que des consommateurs.
2 commentaires
psy
ennui et irritation avez-vous dit ???
klug