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Rudolf Noureev : la beauté de la bête
[jeudi 29 novembre 2007]



Le New Yorker consacre un long article à la publication aux Etats-Unis d'une nouvelle biographie importante sur le danseur Rudolf Noureev. Et le 1er décembre ce sera au tour du New York Times de revenir sur cette biographie.

Julie Kavanagh consacre une nouvelle biographie au danseur Rudolf Noureev. Dans un ouvrage de 700 pages, elle nous détaille les grandeurs et turpitudes d'un des plus grands danseurs du dernier siècle.

Rudolf Noureev, l'homme-animal venu de l'Est, croule sous les mythifications, écrits grodiloquents, visant souvent à vernir l'image du danseur impétueux, fougueux et colérique passant dans la vie tel une comète. Pourtant, il y a de nouveau dans cet écrit : aucun fait, aucun détail de la vie du danseur ne nous est épargné. L'écriture du récit est précise, rigoureuse et tendre à la fois, nous entraînant dans les bas-fonds de l'âme tourmentée de Noureev. De l'enfant né dans un train sur les bords du Lac Baïkal, à l'étudiant de l'école du Ballet de Kirov, jusqu'au cri qu'il inspira, "We want Rudy in a Nudy" ("nous voulons Rudy nu"), Julia Kavanagh retrace le parcours d'un homme obsédé par la scène, le succès, et surtout par lui-même.

Noureev, comme le dit Jérôme Robbins après une répétition mouvementée, est "un artiste, un animal et un con." Il laissait tomber les ballerines qui ne lui plaisaient pas, déchirait ses costumes, lançait des thermos dans les miroirs. Il lui arriva également de fracturer la mâchoire d'un collège rétif à ses remarques...

Rudolf Noureev a commencé la danse tardivement. Son style n'était pas raffiné, les mains ballotaient, ses réceptions étaient lourdes. Mais ce qu'il lui manquait en propreté, il le gagnait en intensité : il s'engageait dans des sauts périlleux, arrivait sur scène en respirant du feu. "Il venait sur scène comme si c'était une arène", dira son amie Violette. La biographie de Julie Kavanagh décrit un homme qui dansait comme un dieu mais agissait comme une bête. Il adorait se décrire comme un envahisseur barbare, un tartare sauvage. Il n'aimait pas les juifs, expliquant cela par le fait qu'il était un peu arabe. Il se disait également descendant du loup. Et François Truffaut l'appelait "l'homme animal", l'enfant sauvage qui résista au communisme.

Mais à côté de ses colères démoniaques de Noureev, Kavanagh raconte les obsessions et les névroses du danseur comme des états nourrissant sa créativité. Elle nous convainc qu'il mérite encore compassion et admiration. Dans cette biographie, la fascination pour l'artiste côtoie la sympathie pour l'homme auto-destructeur.

Ayant perdu sa mère à l'adolescence, Noureev passa une grande partie de sa vie à lui chercher des "substituts". Margot Fonteyn fut l'un d'entre eux. Lui avait vingt-trois ans, elle quarante-deux. Elle était son exact opposé (mesurée, convenable...). Ils formèrent néanmoins un couple qui fit connaître la danse à un public plus large, et contribua à l'explosion de la danse dans les années 1960-1970.

Les apports de Noureev à la danse furent nombreux (ses en-dehors à 180 degrés, le lié et la suavité russe) : remettant le solo de l'homme au centre des ballets, il a propagé son style unique et flamboyant. Maquillé à outrance dans un style "kabuki-esque", ses yeux ressemblaient à deux bananes noires. Ses propres ballets étaient des enchaînements de petits pas sans fin et n'allant nulle part. Rudolf Noureev avait un ego démesuré. Il voulait tout faire (gérer la production de chaque spectacle de A à Z) et tout danser à la fois. Son dernier engagement de taille fut en tant que directeur de l'Opéra de Paris, où les relations avec la compagnie furent d'ailleurs plutôt tendues...

Les fans comparèrent Noureev à James Dean et aux hooligans de West Side Stories. Dans cette biographie, Julie Kavanagh démontre que son image renvoie à celle des héros tragiques de Shakespeare et de Milton, Byron et Goethe.

Après dix ans de recherches, Julie Kavanagh nous livre ici l'étude complète d'un homme qui, dans la combinaison entre la grâce esthétique et la bassesse psychologique, peut définitivement être appelé un monstre sacré.


Texte établi à partir de l'article "Wild Thing" par Joan Acocella, The New Yorker, 8 octobre 2007

* Le New York Times Book Review consacrera ce 2 décembre un long article également sur cette biographie : voir l'article du
New York Times.
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