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Critique à nonfiction.fr

La phrase

On doit avoir très peur d'écrire. Ça n'est pas un acte naturel comme manger, ou faire l'amour. D'une certaine façon, c'est un acte contre nature. C'est dire à la nature qu'elle ne suffit pas, qu'il faut une autre réalité, l'imagination littéraire.

Carlos Fuentes, écrivain mexicain décédé hier à l'âge de 83 ans. 

Fondation Jean Jaurès

Fondation Jean Jaures

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Comment l’école exige de savoir jouer avec les mots
[mardi 02 septembre 2008 - 11:00]
Education
Couverture ouvrage
La raison scolaire
Bernard Lahire
Éditeur : Presses universitaires de Rennes (PUR)
190 pages
Résumé : Bernard Lahire revient sur ses travaux concernant le rapport au langage et sur les inégales modalités de transmission de la culture écrite entre générations.
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La maîtrise de l’écrit est une compétence sociale

Ce rapport scriptural-scolaire au langage, très différent du rapport oral-pratique au langage, permet de comprendre pourquoi les comportements des élèves les plus faibles scolairement sont les comportements de ceux qui ne parviennent pas à mettre à distance le langage, pour jouer avec lui selon les règles de l’école. C’est par exemple tout l’écart entre l’élève qui comprend tout de suite qui est demandé quand il s’agit de savoir si le verbe "dormir" est au passif et celui pour qui "dormir" est déjà une situation passive , ou entre l’élève qui sait se mettre en situation d’extériorité pour raconter une histoire et celui pour qui raconter c’est revivre une expérience, mimer ou refaire autant que possible "comme en situation".
 
On comprend dès lors que cette approche interpelle directement la question de la "réussite scolaire" : seul l’élève qui adhère à ce rapport scolaire au langage peut bénéficier et tirer profit de l’enseignement des savoirs spécifiques.
Celui qui, tout en comprenant les mots et les phrases, ne s’intéresse qu’à leur sens immédiat et pratique, rencontre des difficultés à jouer avec eux
A contrario, répéter plusieurs fois des contenus sans modifier une mauvaise disposition à l’égard du langage scolaire, comme on le fait souvent auprès des enfants "en difficulté", a peu de chances de débloquer une situation problématique : il y a des explications ou des leçons "qui ne disent quelque chose qu’à ceux qui sont préparés à les entendre"  .
Derrière ce qu’on appelle "l’expression écrite" à l’école ce ne sont donc pas seulement des compétences techniques et linguistiques qui sont en jeu, mais surtout des compétences sociales et politiques. Maîtriser ces compétences c’est en effet maîtriser des compétences qui sont au cœur des principes de hiérarchisation dans de nombreux univers sociaux.
Comment, alors, se transmet ce rapport à l’écrit scolaire? Pourquoi constate-t-on que les enfants sont-ils si inégalement pourvus sous cet angle dès les classes du primaire ?


La transmission familiale de la culture écrite n’a rien de naturel


Pour y répondre, Bernard Lahire s’est attaché à saisir les procédures par lesquelles des cultures de l’écrit se transmettent dans l’ordinaire des pratiques familiales. Il s’agissait d’identifier deux grandes modalités possibles de la transmission familiale de la culture de l’écrit : d’une part la transmission par "imitation" ou "identification" (l’enfant voit ses parents lire), d’autre part la transmission par implication directe dans des actes de lecture ou d’écriture. Ici, l’auteur avait délibérément choisi de prendre en compte tous les actes scripturaux domestiques : petits mots laissés aux enfants, messages suite à un coup de téléphone, listes de courses, écriture d’une lettre, lectures ludiques, jeux de société à base de lecture, etc.
Parallèlement, les résultats scolaires des enfants étaient analysés en relation avec les caractéristiques observées à la maison.
L’enquête a permis de mettre à jour le fait que si certaines ressources peuvent contribuer à la réussite scolaire de l’enfant, elle n’ont d’effets déterminants que si elles sont conjuguées. Le fait d’être baigné dans une culture de l’écrit à la maison, par exemple, aide évidemment à la socialisation scolaire, comme on pouvait intuitivement s’y attendre. En revanche, ce seul élément n’est efficace que s’il n’est pas contrarié par d’autres, comme un contexte familial tendu (divorce, indisponibilité des parents…) ou contradictoire : il ne suffit donc pas d’être enfant de parents "familiers de l’écrit" pour développer de bonnes dispositions. Ce qui explique aussi qu’il n’y a pas de mécanique qui ferait correspondre systématiquement une origine sociale élevée des parents à un rapport à l’écrit optimum des enfants.
En outre, l’héritage du capital culturel n’est jamais "naturel", souligne le sociologue, même dans les familles les mieux pourvues : c’est un travail incessant, quotidien et de longue haleine, même s’il est parfois caché ou souterrain.
Inversement, la combinaison de "petites" pratiques domestiques de l’écrit ainsi que d’un climat familial favorable à l’école (mobilisation des parents, régularité du suivi scolaire, incitations positives…) peuvent favoriser un rapport favorable à la culture écrite scolaire et contribuer à de "bons" résultats, même dans une famille populaire ne possédant aucun capital culturel ostensible (diplômes, position sociale, objets culturels…).
Lahire a par ailleurs inclus dans cet ouvrage un texte dans lequel il met en relation la place centrale des femmes dans les actes d’écriture domestique (tenir les comptes, remplir les formulaires, écrire aux administrations…) et la meilleure réussite scolaire des filles de milieux populaires par rapport aux garçons de même extraction. Il voit dans l’identification des filles aux mères, comme modèles pratiques concernant le rapport à l’écrit, un début d’explication quand à cette réussite différentielle.


Ce que lire veut dire


À partir des résultats de l’enquête de l’observatoire de la vie étudiante, l’auteur a pu également constater que le décalage très fort entre les étudiants "scientifiques" et les "littéraires", et plus généralement le poids déterminant du type d’études pour "expliquer" les pratiques différentes de lecture étudiante, traduit deux phénomènes majeurs.
D’une part la haute légitimité scolaire de la culture scientifique (grandes écoles, scientifiques comprises) n’a plus de correspondance avec la définition de la culture légitime en matière de lecture (romans de littérature ou ouvrages savants, possession de livres, lecture "en entier", usage de bibliothèques…). Autrement dit, on peut être un étudiant au sommet de la hiérarchie scolaire et promis à un destin social élevé, sans avouer de pratiques de lectures "nobles".
D’autre part, du fait que la lecture est encore largement dominée par ses définitions littéraires, toute une série de pratiques documentaires spécifiques des étudiants ne sont pas déclarées comme des pratiques de lecture : lectures courtes ou discontinues, magazines ou revues feuilletés, consultation de manuels, de polycopiés, dictionnaires, bases de données, lectures pratiques (modes d’emploi, fiches de cuisine…), etc.
Or, à la lumière de l’importance, soulignée en matière de socialisation scolaire, de la multiplicité des pratiques d’écriture «ordinaire», Lahire plaide pour une réintégration de ces "non-lectures" dans le champ des investigations sociologiques, condition nécessaire pour élucider les pratiques réelles et leurs effets, et rendre ainsi visible cet "invisible" à l’aune de la définition de la culture légitime.



 

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